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De la réduction des émissions de gaz à effet de serre en Polynésie française


Jeudi 6 Février 2020 - écrit par Jean-Claude Foglia




L’Homme a un défi majeur, admis par (quasiment) tous maintenant : limiter sa production de gaz à effet de serre (GES) et même arriver à une neutralité carbone, ceci le plus rapidement possible. À défaut, les pires catastrophes climatiques et environnementales sont promises, et cela a déjà commencé. Le cas tout récent des feux en Australie, "proche" de notre territoire, montre combien les conséquences peuvent être lourdes.

Les seize articles bien documentés de Gilbert Wane (Tahiti Pacifique n° 408 à 423) ont mis en avant cette problématique fondamentale et même vitale. J’espère vivement que de nouvelles et nombreuses contributions permettront de rendre le débat accessible au plus grand nombre : la Polynésie française ne peut y échapper.
Je souhaiterais modestement apporter ici quelques éléments complémentaires de réflexion.
En dehors du défi climatique, un autre risque important pour notre fenua est sa forte dépendance aux combustibles fossiles (94 % des énergies consommées), ce qui le rend très vulnérable : raréfaction de ces produits, augmentation de leurs coûts, rupture d’approvisionnement due à une crise géopolitique… Il s’agit ici d’un enjeu stratégique essentiel.
Or, limiter les gaz à effet de serre, c’est principalement limiter la consommation de combustibles fossiles. Donc les deux immenses défis se rejoignent, fort heureusement !

Quels sont les postes émetteurs de GES en Polynésie française et comment pouvons-nous (autorités, entreprises, citoyens) tenter de les limiter ?

Les importations (biens manufacturés, biens alimentaires…) sont le premier poste, de par leur fabrication et leur transport.

Que peut-on faire ici au fenua ? Devenir des "consommacteurs" !
- Le citoyen polynésien peut réduire sa consommation de biens manufacturés importés aux produits essentiels : halte à la surconsommation ; bémol : 40 % des Polynésiens ont un pouvoir d’achat très limité ; il faut donc réduire aussi les inégalités sociales ;
- Tout citoyen ou organisme peut aussi acheter mieux : des objets plus durables, réparables, recyclables et/ou locaux…
- Il peut aussi davantage louer ou partager des produits ;
- Pour les biens alimentaires, on peut privilégier les produits locaux, ce qui renforcera les filières de production du Pays, et développer son autoconsommation ;
- Les autorités ont le devoir, par des mesures diverses (fiscales, réglementaires…), de favoriser ces gestes ;
- Les plus alarmistes (d’aucuns diront réalistes) préconisent un changement radical de mode de vie et d’économie…

Hors les importations, viennent ensuite les transports (55 % des émissions GES), puis le secteur résidentiel et tertiaire.

En ce qui concerne les transports internationaux et inter-îles, l’isolement géographique de notre Pays et la dispersion de nos archipels conduisent à un bilan très impactant en termes de GES. Dans l’immédiat, une déconcentration de certains services, un recours accru aux communications digitales, ainsi qu’une desserte maritime inter-îles davantage tournée vers le transport de passagers pourraient atténuer ces effets. À plus long terme, des moyens de transport à propulsion électrique (décarbonée) et/ou avec l’aide du vent feront leur apparition. Quant à notre industrie phare, le tourisme, il serait temps de proposer à nos visiteurs au minimum une compensation carbone et, idéalement, des séjours longue durée qui rentabiliseraient la consommation carbone et profiteraient davantage à l’économie locale. Un tarif de transport dégressif, lorsque la durée de séjour augmente, serait un bon moyen d’incitation, profitable à tous.

Pour les transports terrestres (78 % de l’énergie consommée par les transports intérieurs), le culte du tout-auto doit être très vite abandonné !
Les véhicules SUV, 4x4… doivent être remplacés par des automobiles légères plus adaptées à la majorité de nos trajets. Déplacer 5 tonnes de métal et de plastique pour transporter 80 kg de chair humaine sur une route asphaltée est une aberration énergétique et un crime climatique ! De plus, la majorité de nos véhicules sont à motorisation diesel, plus émettrice de GES que celle à essence. Rappelons également qu’utiliser la climatisation dans le véhicule induit 30 % de surconsommation de combustible !
Les transports en commun doivent être fortement développés partout, notamment en zone urbaine de Tahiti (à quand des transports en site propre : bus sur voies réservées, transport par télécabines…?). Le covoiturage, le vélo et la marche doivent être favorisés…
Les véhicules électriques (personnels, partagés ou collectifs), à condition qu’ils soient alimentés par des sources non carbonées, doivent se répandre. L’autonomie de ces véhicules est maintenant largement suffisante pour nos îles. L’offre de modèles s’étoffera grandement en 2020 et les prix baisseront sensiblement dans les dix années à venir. La recharge des batteries (produites bientôt avec des matériaux recyclables) peut se faire aisément au bureau ou à la maison à l’aide de panneaux photovoltaïques. L’ensemble de ces facteurs rendront très bientôt les véhicules électriques véritablement écologiques et très économiques.

Le troisième pôle d’émission de GES est celui du résidentiel et du tertiaire, avec principalement la production d’énergie électrique (39 % des émissions GES) et la production d’eau chaude.
Pour cette dernière, la solution solaire est efficace, durable et rentable. Il conviendrait de la rendre obligatoire sur tout nouvel édifice et de la favoriser par rapport aux chauffe-eau électriques ou à gaz lors de rééquipement. Seules 27 % des résidences principales en sont équipées.
Venons-en à la consommation d’énergie électrique.

Pour le secteur résidentiel et tertiaire, les économies d’énergie doivent être recherchées en priorité :
Renforcer l’éducation et l’information des consommateurs peut induire des économies de 10 à 25 % avec un investissement nul ou minime ;
Compte tenu de notre climat et de l’élévation déjà entamée des températures moyennes, la tentation pour les particuliers d’acheter des climatiseurs est de plus en plus grande, mais l’effet est dévastateur : forte consommation d’électricité et rejet dans l’atmosphère d’air chaud. La conception des logements et locaux professionnels neufs doit être complètement revue : protection accrue contre le soleil, isolation thermique (incluant un double vitrage), ventilations naturelle ou mécanique (idéalement à double flux, voire en "puits provençal"), utilisation de façades végétalisées... Les bâtiments existants pourraient bénéficier d’aides pour leur adaptation ;
Les appareils domestiques d’efficience énergétique maximale doivent être privilégiés, les plus gourmands interdits.

En ce qui concerne la production d’énergie électrique, la part des énergies renouvelables doit être développée :
Les potentiels hydrauliques (en montagne et par hydrolienne dans les puissants courants des passes récifales) et éoliens existent. Leur exploitation se heurte à de fortes résistances locales et certaines expériences malheureuses au fenua desservent ces technologies. L’urgence mieux comprise des enjeux climatiques changera peut-être bientôt la donne. L’intérêt général bien établi doit être privilégié devant l’intérêt particulier.
N’oublions pas également la climatisation possible avec la technologie Swac (Sea Water Air Conditioning, ndlr) qui bénéficie d’une expertise locale. Et par ailleurs, une équipe de recherche de l’UPF a récemment démontré la possibilité d’un stockage d’énergie restituée par frigories. Enfin, la photosynthèse et la décomposition organique sont quatre fois plus productives sous nos latitudes qu’en Europe et, pourtant, la biomasse n’est pas exploitée alors qu’elle pourrait couvrir l’essentiel de nos besoins thermiques industriels. La bourre et la coquille du coco peuvent aussi constituer un combustible producteur de chaleur.

L’énergie électrique la plus facile à développer rapidement est celle d’origine photovoltaïque. Dans le mix énergétique de production d’EDT-Engie, cette énergie ne représente en 2017 qu’environ 5 %, loin derrière l’hydraulique (25 %), le reste étant essentiellement du thermique (centrales à fioul). Et pourtant :
Le coût des panneaux photovoltaïques a diminué de 70 % depuis 2010 et la tendance à la baisse se poursuit ;
L’empreinte carbone de la fabrication d’une installation est, en Polynésie française, compensée en deux ans d’exploitation ;
L’autoconsommation avec injection sur le réseau du surplus produit est le dispositif le plus fréquent et commode. Il repose sur une technologie fiable, sans souci de maintenance pour le propriétaire de la centrale photovoltaïque ;
Pour les sites isolés, la baisse du coût des batteries va très bientôt permettre de rendre plus accessible cette technologie ;
Une installation à autoconsommation avec injection sur le réseau et également sto-ckage sur batteries domestiques sera de moins en moins onéreuse et permettra une meilleure adéquation de la production à la consommation. La domotique, davantage accessible, pourra également jouer ce rôle ;
La performance et la durée de vie des panneaux sont sans cesse améliorées ; de nouveaux matériaux (pérovskites) en cours de développement devraient procurer un nouveau saut technologique ; l’utilisation des deux faces d’un panneau améliorera le rendement…
De nombreuses surfaces sont encore disponibles : toitures, parkings, serres, agrivoltaïsme, anciens dépotoirs, espace lagonaire… Le développement de panneaux souples ou de panneaux de façade, au surcoût faible, permettra bientôt d’envisager l’utilisation de nouveaux types de surfaces ;
L’autoconsommation collective pour une meilleure adéquation offre/demande doit être envisagée ;
Les centrales hybrides (thermique/photovoltaïque) vont se généraliser dans les îles avec la baisse du coût des batteries ;
La diffusion des véhicules électriques donnera une nouvelle raison d’investir dans une centrale photovoltaïque ;

D’ores et déjà, l’énergie photovoltaïque (notamment en mode autoconsommation avec injection) est rentable économiquement (en général, cinq à huit ans de temps de retour d’investissement, pour une durée de vie de plus de vingt-cinq ans ; baisse de sa facture d’électricité d’au moins 35 %) et à la portée de la plupart des particuliers ou organismes avec un paiement cash ou un prêt à taux privilégié (qu’il conviendrait de baisser davantage). Pour les ménages moins favorisés, un prêt à taux zéro remboursé par les économies réalisées serait le bienvenu.
La rentabilité des installations repose essentiellement sur la part autoconsommée. L’augmentation du tarif de rachat de l’électricité par le concessionnaire permettrait d’augmenter le nombre de projets économiquement intéressants.
Certains territoires français d’outre-mer ont un taux de pénétration d’installations photovoltaïques supérieur au nôtre : une politique publique plus incitative y contribue. Par exemple, le département de La Réunion compte deux fois plus de puissance crête installée par habitant.

Toutefois, si le passage d’un mode très centralisé à un mode davantage décentralisé de production transfère les investissements de production vers une multitude d’acteurs et diminue les pertes liées au transport, il nécessite une adaptation du réseau électrique qui doit devenir "intelligent" (smart grid). Rappelons que EDT a commencé la formation de personnel spécialisé avec un master (GEMIT) de l’UPF conventionné avec l’école d’ingénieurs UTBM et l’Université de Franche-Comté.
De même, l’utilisation accrue d’une énergie intermittente oblige à un renforcement des moyens de stockage d’énergie (énergie électrochimique avec les batteries, énergie potentielle avec un bassin hydraulique, énergie mécanique avec des volants d’inertie, stockage hydrogène…). Si les avis divergent sur la faisabilité d’un mix énergétique à 100 % en énergie renouvelable, on peut néanmoins tenter de s’en rapprocher par étapes.
Il en va de la stabilité du réseau et de la qualité du courant électrique délivré. Les coupures intempestives doivent rester très exceptionnelles, sur Tahiti, comme sur chaque autre île habitée.
Et si les capacités de production deviennent davantage "privées" et diffuses, les rôles du producteur/distributeur et du transporteur d’énergie électrique se trouvent transformés. Le pas doit être franchi rapidement, sous peine de ralentir le développement de la filière photovoltaïque.

De plus, les autorités publiques devraient être moins frileuses et contribuer davantage au développement de solutions innovantes, voire de faire de certaines îles des démonstrateurs en termes de transition énergétique.
Ainsi, donc, autorités, entreprises et citoyens ont tous la possibilité de contribuer à la sauvegarde de notre environnement, à condition que tous ces acteurs, davantage engagés, rament, à allure soutenue, de manière coordonnée et dans la même direction : celle d’une limitation des GES et de l’amplitude du réchauffement climatique.

Jean-Claude Foglia, ingénieur ENSIEG,
consultant en énergie renouvelable
(jean_claude_foglia@yahoo.fr)


Remarques diverses :
En mai 2018, l’état d’avancement du Plan Climat Énergie était globalement de 25 % pour la période 2015-2020.
À mi-2018, l’état d’avancement du Plan de Transition énergétique est de 35 % pour la période 2015-2030.
À la veille des élections municipales, les listes candidates seraient bien inspirées de développer des propositions de démarches de réduction de leurs GES : équipements scolaires et sportifs, éclairage public, pompage d’eau…

Quelques sources :
Médiathèque de l’Ademe : www.polynesie-francaise.ademe.fr/mediatheque/publications
Médiathèque du Service des Énergies : www.service-public.pf/sde/documentation-2/mediatheque
Guide Réduire sa consommation électrique
Guide Construire avec le Climat
Guide Polynésien de l’Éco-construction
Plan Climat Énergie de 2015
Plan de Transition Énergétique
Bilan énergétique 2017
Pour les communes : Pacte pour la transition, www.pacte-
transition.org/#mesures


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Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état

Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état
Ô surprise, un communiqué envoyé par le haut-commissariat confirme que l’État français cède officiellement au Pays, à titre gratuit, l’ancien bâtiment du commandement de la Marine pour installer en Polynésie le futur centre d’archives, d’information et de documentation sur les essais nucléaires. Sis boulevard de la Reine Pomare, sur le front de mer de Papeete, ce site est donc voué à accueillir le futur Centre de mémoire, mais, comme nous l’avons pointé du doigt à maintes reprises (lire notamment notre édito “Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…”, TPM n° 420, du 15 novembre 2019), il s’agit en réalité d’un cadeau empoisonné, puisqu’il contient de l’amiante et du plomb ! Aussi, ce sera au Pays de financer sa construction, ce qui paraît aberrant eu égard “la dette” que la France métropolitaine se doit d’honorer. L’affront hexagonal est alors monté d’un cran, lorsque l’Assemblée nationale a adopté, le 14 mai dernier, un projet de loi visant “la clarification” et une meilleure “interprétation” des règles d’indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française, et ce, au beau milieu de “diverses dispositions urgentes pour faire face aux conséquences de l’épidémie de Covid-19” (lire pages 12 à 15)…

Cette disposition, qui avait été actée en séance le 3 mars dernier, mais dont la transmission avait été retardée en raison de la crise sanitaire, est ainsi un “cavalier législatif” qui rend applicable le seuil d’1 millisievert à tous les dossiers de demandes d’indemnisation. Autrement dit, c’est un retour à l’amendement scélérat dit “Tetuanui” tant décrié ! Tel un poignard planté dans le dos, ce “coup de Trafalgar” a été, de surcroît, manigancé depuis les hautes sphères parisiennes en l’absence des parlementaires polynésiens ! Une manière
cavalière de mener le bras de fer qui a indigné, par exemple, Moetai Brotherson, député polynésien et vice-président du Tavini Huiraatira. Et d’interpeller l’État français : “Qu’est-ce que le peuple polynésien vous a fait pour que vous nous détestiez autant ?” Dans une longue interview accordée à Tahiti Pacifique, il fustige le gouvernement central et évoque “une frilosité maladive à vouloir indemniser de façon respectable les victimes de ces essais” (lire pages 18 à 21). Les associations locales de défense, 193 et Moruroa e Tatou, représentées par Père Auguste et Hiro Tefaarere, tirent également à boulet rouge sur l’État et rejettent désormais à l’unisson le projet de Centre de mémoire. Dans les réactions que nous avons recueillies (lire pages 22-23), la notion de “crime contre l’humanité” est omniprésente et l’on connaît tous le coupable, bien qu’il n’ait toujours pas présenté ses excuses au peuple polynésien...

Enfin, un ingénieur retraité de la Direction des essais du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Ghislain Houzel, qui a effectué de très nombreuses missions à Moruroa, de 1966 1997, et assisté à plus de 120 tirs, nous raconte l’horreur des essais nucléaires, sans langue de bois, au fil d’un entretien riche en anecdotes (lire pages 24 à 27). Vous l’aurez compris, c’est un numéro “collector” que nous vous proposons, avec une édition spéciale de
16 pages consacrées à ce douloureux sujet en Polynésie. La page du nucléaire, qui a profondément entaché les relations du fenua dans son histoire avec la Métropole, n’est toujours pas tournée. Le sera-t-elle un jour ? Aujourd’hui, nous avons un rêve : que cette question explosive soit gérée localement par “des hommes, de vrais hommes, avec des *** dans la culotte”, pour reprendre l’expression récente du président du Pays. Et puis, si d’aventure Emmanuel Macron se décidait à venir nous rendre visite un jour, nous aimerions lui dire : “Eh, Manu, tu redescends et tu dépollues ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt