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“Glissent les vagues océanes et s’assèche le rivage où se pose la nuit Nuit de naissances divines, nuit sacrée de Ta’aroa...”

Telle est ma traduction des deux premiers vers du poème relatant la naissance de ‘Oro fils de Ta’aroa (le dieu suprême) et de l’humaine Hina-debout-en-amont, épouse de Nage-en-mer, père nourricier de ‘Oro.



Adultes, les peaux brunes sont les moins armées pour naviguer dans les récifs administratifs, aux employés souvent atteints de psychorigidité.  Crédit photo : Adrien Audemars (1936)
Adultes, les peaux brunes sont les moins armées pour naviguer dans les récifs administratifs, aux employés souvent atteints de psychorigidité. Crédit photo : Adrien Audemars (1936)
Ta’aroa appela à l’existence d’autres déités, telles que : Morsure et Voie-d’eau, divinités des ‘Arioi, Jouissance messagère de ‘Oro, Performant-jambes-froides... dieu qui relève les guerriers abattus de ‘Oro... Boue-ocre, déité de germination et Ondée-à-terreau, grande déesse de paix... Obscurité et Empierrée, sœurs de ‘Oro... L’épouse divine de ‘Oro était : Debout-dépliant-le-Ciel.
Avec des noms pareils, les divinités tahitiennes semblaient plutôt sympathiques et non dénuées d’humour, même s’il leur arrivait d’être traversées par des pulsions meurtrières et d’exiger des solennités cérémonielles en certaines saisons. Elles étaient à l’image des humains qui les avaient conçues et imaginées. Et ces déités n’avaient rien à voir avec les “faux dieux vrais démons de cruels païens arriérés idolâtres” vomis par les missionnaires de la London Missionary Society, dont John Orsmond a heureusement recueilli et transcrit la Genèse tahitienne du monde.
Or, nous pouvons hélas constater que la malédiction initiale est régulièrement ravivée par nos églises chrétiennes et temples introduits, où les ancêtres des venus d’ailleurs sont mieux traités que ceux des natifs. À partir de là, il est normal que ceux qui sont respectés aient des enfants qui réussissent mieux dans la vie que les diabolisés. Et cela, même par nos autorités de la culture, nos centres de formation professionnelle, notre École normale, nos auteurs de thèmes du Heiva i Tahiti, voire notre Université française du Pacifique... et la télévision française réalisant un épisode douteusement méprisant de la série policière Meurtres à... L’Ignorance est érigée en Savoir.
L’authentique littérature originelle, enfouie sous des tonnes de versets bibliques devenus kits de prêt-à-penser mā’ohi, révèle pourtant une remarquable délicatesse et une grande finesse de l’idée sur l’être au monde. L’homme n’y est pas élevé au rang de maître de la “Création”. Mais, consanguin de divinités comme tout ce qui a existé, existe et existera, l’humain participe d’un continuum englobant le visible et l’invisible, les phénomènes et le cosmos, le vivant et l’inerte, l’organique et le minéral, l’animal et le végétal. L’occidental clivage Nature/Culture y est impensé et n’a pas de mots pour le dire. (Les inventions lexicales autour de ces concepts incompris par les inventeurs de mots sont consternantes de hautaine ignorance.)
Est-ce une forme de shamanisme ce système de pensée où l’on est attentif aux interrelations infinies entre des catégories abusivement piégées ailleurs dans des cases étanches ? Qu’importe après tout son appellation, mais force est de constater que les tenants de cette singulière relation au monde avaient transformé leur lieux de vie en espaces si beaux qu’ils furent décrétés paradisiaques par les conquérants qui les qualifièrent “naturels”. Quelle appellation commode ! Naturels les habitants et naturelles leurs terres ! Aussi, Maîtres de droit divin de la “création”, en s’appropriant le Naturel, ces monothéistes étaient et sont persuadés d’accomplir une “Destinée manifeste”. Si manifeste qu’elle nous a conduits là où nous sommes avec nos bilans carbone, biodiversité, santé, pollution de l’air, de l’eau des océans et de la terre inquiétants.
Avec en prime, les vagues coronavirales pandémiques où s’épuisent les politiques sanitaires, s’assèchent les ressources financières, s’égare la confiance, se déshumanise la mort, se multiplient les divagations mentales les plus diverses. Mais où s’allument aussi des lueurs d’espoir parce que trop c’est trop. Tant il est vrai que quand c’est tellement trop, il se produit un classique mécanisme de réaction où la vitalité, le goût de vivre finissent par avoir raison de la tendance dépressive.
Et l’on se met à regarder autrement certains de nos dits héroïques prédécesseurs imbus d’orgueil rétrécissant leur champ de vision au point de dénier toute qualité à ce qui n’était pas leur système de valeurs. Et si c’était cette pensée conquérante qui nous a acculés dans ce qui ressemble de plus en plus à une poubelle planétaire ? D’aucuns se mettent à interroger autrement les sociétés qui nous avaient laissé en héritage des espaces d’une infinie beauté. Avec humilité, ils prospectent d’autres possibilités détenues par les sociétés “premières” en s’aidant de la science et de la technologie.
L’actuelle crise sanitaire est aussi économique et il n’est pas toujours bon d’être originaire du pays paradis des navigateurs, des touristes et d’une minorité à l’aise de la population. Comme me le faisait remarquer une de mes petites-filles, à 11 ans : “Mamie, plus on est brun de peau et plus on est pauvre et moins on se soigne les dents.” C’est ce qu’elle a observé à l’école. Adultes, les peaux brunes sont les moins armées pour naviguer dans les récifs administratifs, aux employés souvent atteints de psychorigidité. Penser monter une petite entreprise honorable désigne souvent les bruns à la vindicte administrative. Les téméraires se découvrent en vrais paratonnerres des foudres de la Loi et voués au contraintes tatillonnes dont ils ne comprennent pas un traître mot et qui finissent par les exclure des projets respectables.
D’avoir un gouvernement local ne change rien aux fatales trajectoires morbides de certaines familles. Quand les parents ont raté l’école et que soi-même on s’est senti rejeté par le système scolaire, c’est pas loin d’être l’enfer que de naître et vivre au paradis... celui dont d’autres parlent en levant les yeux au ciel. Un ministre local de l’Éducation, une École normale dirigée par des Tahitiens n’ont rien changé au mécanisme d’exclusion des Indigènes vers la précarité de logement et de revenus. En primaire, un cours sur la canne à sucre est servi tel quel, comme en Métropole, où cette plante y est exotique, c’est-à-dire venue d’ailleurs. Ici, des enseignants locaux du primaire, présentent cette précieuse plante locale comme... exotique !, sans établir de relation avec la réalité géographique, historique, humaine des écoliers. Le parfait contre-sens devient norme. Inéluctablement, le manque initial d’élémentaire exigence entraîne une cascade de manquements car l’idée d’amener quelque échantillon en classe n’est venu à l’esprit de personne ! C’est ainsi que l’on sape le goût de jongler avec les mots et les concepts qu’ils recouvrent. Même s’il existe de remarquables enseignants dévoués et compétents, quelque part, il semble que l’exigence de rigueur et de clarté soit submergée par la revendication à l’océanisation du personnel à tout prix, même si c’est pour promouvoir des pas très compétents.
Ces petites failles de début de parcours de vie deviennent des gouffres à l’âge adulte où la notion d’effort et de résultats cohérents est vécu comme une persécution. Ce qui augure bien mal de l’avenir. D’autant que l’Ignorance en poste de pouvoir même tout petit – et surtout quand il est tout petit – nous la joue souvent Savoir intransigeant. Quand je dirigeais le Service de la mer et de l’aquaculture, j’emmenais parfois le personnel administratif avec moi sur le terrain et lui faisait tenir des permanences à la mairie de l’île. De retour à Papeete, la qualité du service public s’en trouvait nettement améliorée.
Souhaitons-nous l’intelligence d’être attentifs à la détresse d’autrui et d’apprécier le plaisir que procure la recherche des mots justes.
Bonne et heureuse année à tous.

Vendredi 15 Janvier 2021 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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Archives militaires “déconfinées” et venue de Macron au fenua : “poisons” d’avril ?

Dans notre précédente édition spéciale consacrée au nucléaire (“Après l’intox… l’infox !, TPM n°451 du 26 mars 2021), nous nous réjouissions de l’annonce du président de la République française, le 9 mars dernier, d’ouvrir enfin les archives militaires pour la période précédant 1971, qui représentait une lueur d’espoir. Las, Patrice Bouveret, cofondateur et directeur de l’Observatoire des armements, interpellé par notre dossier, nous apporte cependant une précision de taille. Dans une tribune qu’il nous a consacrée (lire pages 6-7), il explique que la décision d’Emmanuel Macron d’autoriser l’accès aux archives ne peut pas concerner les documents sur les essais nucléaires sans que la loi de 2008 sur lesdites archives ne soit modifiée au préalable par le Parlement. Cela signifie que non seulement cela peut prendre pas mal de temps, mais, surtout, que ce n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale…

En effet, cette loi sur les archives du 15 juillet 2008 contient un article qui rend incommunicables tous les documents sur les armes de destruction massive, donc sur le nucléaire, et cela vaut malheureusement aussi bien pour les 17 essais tirés au Sahara que les 193 autres expérimentés en Polynésie française ! L’accès aux documents classifiés est un difficile combat. Une longue action juridique, à l’initiative des associations Moruroa e tatou et l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), a permis en 2013 la déclassification de quelques archives sur les essais en Polynésie et au Sahara. Archives qui ont d’ailleurs élargi la zone de résidence à toute la Polynésie pour les victimes souhaitant obtenir une indemnisation, et qui ont été à la base du travail pour la publication du livre Toxique.

Alors, “déconfiner” les archives militaires : est-ce bien là l’intention du président ? “Nous pouvons en douter, tranche Patrice Bouveret, car si la déclaration de l’Élysée évoque la nécessité « de renforcer la communicabilité des pièces », elle s’empresse de préciser que cela doit se faire « sans compromettre la sécurité et la défense nationales » L’argument massue toujours mis en avant depuis des décennies !” Personne ne demande la divulgation des secrets de fabrication de la bombe, mais tout le monde souhaite connaître les différentes mesures enregistrées sur les retombées radioactives des explosions afin de permettre aux victimes et aux ayants droit d’obtenir réparation et indemnisation. Nous voulons toute la vérité, rien que la vérité. Peut-être que l’hypothétique venue de Macron au fenua, invité pour la fin du mois d’août, sera l’occasion de mettre cartes sur table ? Mais rien n’est moins sûr quand on voit que l’État persiste et signe dans son attitude méprisante en cédant “gratuitement” à la Polynésie un terrain et des bâtiments infestés d’amiante et de plomb pour abriter un centre de mémoire des essais nucléaires !

Un cadeau empoisonné donc, pour un mémorial dont le contenu muséographique est entièrement géré par les hautes sphères parisiennes sans la consultation d’aucun Polynésien…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT