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La Cour des Miracles de Papeete


Vendredi 15 Décembre 2017 - écrit par Boris Alexandre Spasov


"En politique, plus on partage, plus on possède. Voilà le miracle." Leonard Nimoy

L'année 2017 a été riche en événements sur le fenua : conjonction de non-sens, d’ego démesurés et de mégalomanie… sur fond de pauvreté d’esprit de certains élus et d’ inégalités grandissantes au sein de la population, ce qui laisse présager le pire.



La Cour des Miracles de Papeete
Les associations locales tirent pourtant la sonnette d’alarme : sur le terrain, la pauvreté ne cesse d’augmenter. Ils étaient 20 % en 2009 aux Îles du Vent à vivre sous le seuil de pauvreté (selon l'Institut de la statistique de Polynésie française, ISPF). Ce chiffre nous étonne, d’autant plus qu’ils sont 55 %, en 2015 (toujours selon l'ISPF), à vivre ici sous le seuil de pauvreté métropolitain (115 000 Fcfp par mois) ! Le père Joseph Wresinski, cofondateur de l’association "Aide à Toute Détresse" (ATD quart-monde), affirme avec force que "là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés ; s’unir pour les faire respecter est un devoir sacré".

On peut parler de pauvreté d’esprit à propos de certains hommes politiques et des bidouilleurs d’affaires. Mais quels sont les mots pour décrire ces familles en grande précarité, puisque l’on parle de situations, il faut le dire, misérables ? Même les banques du fenua se sont engouffrées dans ce vivier que l’on appelle "spéculation sur la misère humaine". Globalement, en France et dans les pays d’Outre-mer, les incidents bancaires et les découverts ont rapporté plus de 2 milliards d’euros aux banques (AFP). C’est sur ce terreau de tous les dangers que certains politiques affinent leurs stratégies électorales ! Non pas dans l’intérêt des électeurs, cela se saurait… mais dans leurs propres intérêts.

Yannick Rolandeau, philosophe, développe une thèse issue d’observations. Il fait le constat suivant : en quelques années ont émergé de nouvelles attitudes et de nouveaux comportements qui interrogent sur la santé mentale des individus,
y compris sur celle des hommes politiques qui, en fait, ne sont qu’une vitrine du système actuellement en place.
On le constate un peu partout à travers le monde : Erdogan en Turquie, Trump aux États-Unis, Kim Jong-un en Corée du Nord… La vieille Europe, y compris la métropole, n’est pas épargnée. Et cela est plus flagrant encore sur les îles, où tout se sait, comme sur le fenua. Une récente enquête, réalisée entre octobre 2015 et février 2017, a mis en évidence que sur 968 Polynésiens interrogés, 43 % rencontrent (ou ont rencontré) un problème de santé mentale, sur fond d’alcool, de drogue, d’anxiété et/ou de troubles de l’humeur. Si ce ratio peut s’étendre à la population, on peut aussi l’appliquer à nos élites politiques et, là, il n’y pas besoin de rentrer dans une démonstration bien compliquée. Il suffit de lire la presse. On s’en fait vite une petite idée.
Ce qui démontre, une fois de plus, hélas, que les piliers fondateurs de nos sociétés sont basés non seulement sur le pouvoir et l’argent, mais aussi sur des individus qui, psychologiquement, ont quelques carences. La société polynésienne serait ainsi en phase finale, tout comme celle de l’ancien monde. Il s’agit maintenant de changer de paradigme, c’est-à-dire de donner au monde une autre forme, avec des acteurs différents, selon la formule consacrée. Chaque génération crée son monde.

Le monde "nouveau", quant à lui et selon Nicolas Renaud, essayiste, tarde à venir. Les médias, ceux qui sont aux mains des grands groupes ou noyautés par des dictateurs, sont les bras armés d’une autre diaspora. À quelques rares exceptions près, il est de plus en plus fréquent que certains médias servent de supports pour des intérêts privés. On peut ainsi propager des images et des croyances sur des tas de sujets. Remplacer le réel par une fiction idéale. La belle affaire ! Alors, utilisons le mensonge et les promesses comme ciment, sur fond de misère humaine. Cela va permettre de laisser perdurer l’ancien monde et de réécrire ainsi la fiction idéale. C’est ainsi qu’afin d’éviter un problème de "consanguinité" entre le ministre de tutelle et la direction de TNTV, on place la chaîne sous la tutelle de la Présidence à cinq mois des élections territoriales ! Ben voyons, que du bonheur ! Moscou a ses fans…
Malheureusement ou heureusement, comme en chimie, le mélange des genres risque de se terminer par une explosion, en l’occurrence sociale. C’est dans ce cadre que le fenua se prépare aux élections territoriales et les couteaux sont déjà aiguisés.

Les familles politiques sont bel et bien installées, telle une plaie ouverte sur le fenua, avec leurs ramifications qui ne s’étendent pas seulement dans le secteur privé, mais aussi dans les institutions et les administrations. Les verbeux sont donc de retour avec leurs miroirs aux alouettes. Pour comprendre cette actualité, dérision et humour sont nécessaires pour décrire cette nébuleuse de corruption latente et avérée qui plafonne au-dessus de nos têtes. Elle se compose de trois grandes familles : les "Yakas", les "Takas" et les "Faucons".
Les "Yakas" appartiennent au monde des esprits, où mysticisme et déconnexion de la réalité sont de mise. On aimerait, par exemple, taxer les satellites en orbite au-dessus du fenua, vendre notre air pur en boîte, rattacher l’aéroport international à une commune... Par contre, aucun problème pour garder l’argent venant de métropole ! Et surtout, ne pas oublier d’en mettre une bonne part "de côté" pour acheter des résidences en Nouvelle-Zélande, voire même y construire un hôtel avec l’argent destiné aux collectivités. J’ai beau chercher, je ne vois pas où est l’intérêt du peuple polynésien parmi toutes ces divagations. Par contre, je vois bien l’intérêt de posséder des biens ailleurs … après tout, on ne sait jamais, des fois que l’indépendance ne tourne pas comme on l’aurait souhaité…
On le sait bien aujourd’hui, avec l’étude de toutes les horreurs du XXe siècle et de ce début de 2e millénaire, le terreau politique des dictateurs est constitué par les laissés-pour-compte. Le fil d’Ariane en est l’intoxication des oreilles sensibles par des propos racistes, expliquant que c’est toujours "la faute des autres". N’importe quel orateur un tant soit peu émoustillé
est capable de ce type de prouesse. La construction et la démonstration sont, par contre, une toute autre affaire. Cela vous rappelle-t-il quelque souvenir ? Il y a quand même, là, un sentiment de profond gâchis. En effet, chez les "Yakas", il y a des personnes réfléchies, dignes d’un grand intérêt, qui sont dans la démonstration et en empathie avec les citoyens polynésiens. Malheureusement, l’ancien monde s’accroche encore et toujours et ne veut rien lâcher. Pour l’instant…

Les "Takas", quant à eux, appartiennent à 100 % à l’ancien monde. Ils ont autant de mises en examen qu’un militaire du Soviet suprême peut posséder de médailles sur sa poitrine! Ils sont prêts à faire alliance avec n’importe quel démon voire même être acteur dans une téléréalité comme "Top Chef". Même pas peur.
Le top du top ! Avec, ne l’oublions pas, la bienveillance de leurs pairs, j’ai nommé : les justiciers véreux, grassement arrosés au passage. Eh oui, l’obésité est un fléau en Polynésie… Ne vous y trompez pas, citoyen lambda ! Si vous étiez dans le même cas de figure, vous seriez en taule depuis un bon moment. À défaut de réelle probité, dans le cas évoqué, ce type de pathologie devrait être pris en charge en gériatrie, et non aux élections…
Et enfin, les "Faucons", la crème des crèmes. Formés et formatés par les "Takas", nous entrons, là, non pas dans une nouvelle ère, mais dans une gouvernance où l’esprit bouscule les limites rationnelles, où règnent le mensonge (encore lui !) et l’incompétence. Grâce à cette exceptionnelle équipe, nous avons vécu les jeux du cirque… en pire : l’OPT, le rendez-vous international des pointures venues du monde entier sur le projet des îles flottantes (quid en zone cyclonique et de tsunami ?), la réouverture des mines de phosphate de Makatea où, rappelons-le, le maire lui-même n’était pas au courant que son épouse était l’une des responsables de cette société minière, la pêche industrielle aux Marquises avec ses 600 emplois, les piscicultures dans les Tuamotu. Les milliards de Fcfp dépensés pour promouvoir le tourisme, dont la Maison du tourisme à Saint-Pétersbourg et les escapades à Nouméa, ne sont que quelques exemples…

Parallèlement, la presse internationale souligne régulièrement les atypismes du fenua. Tout le monde sait que très peu de touristes s’arrêtent à Tahiti et préfèrent Bora Bora, les Marquises, Moorea… Signalons en particulier qu’à l’aéroport international de Faa’a les horodateurs ne fonctionnent qu’aux pièces, l’agence de change n’est ouverte qu’environ trois heures par jour, le débit Internet est relégué à l’âge de pierre. Partout à Tahiti, on manque d’infrastructures d’accueil, notamment pour les invalides (nombreux sur les paquebots), les commerces ferment le samedi midi et certaines banques refusent de faire le change parce que les étrangers n’ont pas de compte en Polynésie ! ! ! (c’est du vécu). Bref, la Cour des Miracles de Papeete.

Quant aux "pas nous pas nous", ils n’y sont pour rien !

Dans les coulisses de ce que nous venons d’esquisser grossièrement, vous avez aussi deux autres tribus qui œuvrent efficacement sur le fenua et dont les intérêts sont communs sur le fond, mais divergent sur la forme : les "contre-contre" et les "pour-pour".
Les "contre-contre" se manifestent, c’est le cas de le dire. Il y a les revendications louables, bien sûr, qui s’expriment toute l’année et les autres… qui se déroulent principalement en fin d’année. C’est la recherche du généreux Père Noël ! Cette demande d’étrennes se solde souvent par une enveloppe agrémentée d’une carte de vœux qui peut pourtant vous mener tout droit en prison ; c’est déjà arrivé ! On voit alors en grève : Air France, EDT, pompiers de l’aéroport, imprimerie et journaux, voire même le blocage de port… C’est l’esprit de Noël !

Les "pour-pour" quant à eux, sont beaucoup plus discrets et se plaisent à agir dans l’ombre, une position plus confortable et en un sens, moins exposée. Ils se nourrissent de tout ce qui ne va pas, les produits de la dette sont leur fonds de commerce, y compris et surtout la misère humaine. Un de ces groupes gère un capital colossal et a vu sa naissance dans une de nos îles en 2004. Les pères fondateurs sont issus de chez Merrill Lynch et Goldman Sachs, en partenariat avec, entre autres, la Société Générale et le Crédit Mutuel Arkéa. Ce groupe, richement côté en bourse, a dégagé 72 millions d’euros de résultat en 2016. Quelles sont les retombées sonnantes et trébuchantes pour les Polynésiens ?
Jean-Pierre Mustier, un cadre de la Société Générale, y a été recruté tout comme François Fillon ce "héros" et survivant de la dernière élection présidentielle. De cette façon, l’image de François est maintenant rattachée au fenua. Quelle gloire pour la Polynésie, après cette pittoresque défaite nationale ! Jean-Pierre Mustier, c’est l’affaire Kerviel… C’est aussi une conférence à l’École des Mines où il a annoncé, devant un public médusé, que le système financier et bancaire actuel pouvait s’arrêter pratiquement du jour au lendemain.
En ce qui concerne le soldat Fillon qu’il faut sauver, il n’est pas rentré seulement comme collaborateur au sein du groupe, mais aussi comme actionnaire. D’ailleurs, certaines mauvaises langues disent que l’achat des quelques actions s’est fait avec les faux vrais emplois fictifs et sont donc légaux.
Bienvenue sur les plages de sable rose !

Tout comme pour notre "Vieux Lion" et tant d’autres…, le problème sera éternellement juridique.

La proportion alarmante des élites au service de structures inappropriées va à l’opposé du bien-être des citoyens et interroge sur le pouvoir. La question est la suivante : les citoyens du fenua sont-ils au service du pouvoir ou le pouvoir est-il au service des citoyens ? À défaut d’avoir une réponse claire, nous sommes condamnés à appartenir à ces deux autres tribus : les "contre-pour" et les "pour-contre". Laquelle choisiriez-vous ?


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Doudou et la “positive attitude”

Doudou et la “positive attitude”
On connaissait déjà le “dîner de cons”, place désormais au “bal des positivons”. Le concept est simple : il s’agit de positiver le plus possible face au Covid-19 et d’adopter l’attitude du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Et… on a trouvé notre champion : Doudou, bien sûr ! Imbattable à ce petit jeu, il n’a d’abord pas supporté que Taote Raynal lui tienne tête lors des points presse et lui a mis un revers de la main droite pour reprendre la partie de la main gauche. Puis, c’est avec Dodo que cela s’est corsé… Finalement, les cas actifs ont explosé, les morts ont commencé à tomber, alors aux oubliettes la transparence ! Le peuple d’en bas n’a qu’à se contenter de voir défiler des chiffres balancés par le service com’ de la Présidence, avec des carrés épidémiologiques qui changent, sans aucune explication ni commentaire sur tel ou tel décès. Mais c’est lors de son voyage à Paname que Doudou a réussi à décrocher le pompon. Tellement heureux de retrouver Macron et ses copains du gouvernement central, mais aussi de leur présenter ses nouvelles ouailles locales, qu’il en a oublié la distanciation physique et le port correct du masque, avant d’être déclaré positif au Covid-19 à son retour au fenua ! Chapeau l’artiste, la “positive attitude” a payé et même le président français a failli en faire les frais. On n’est pas passé loin du combo parfait, peut-être la prochaine fois.
Il convient de saluer notre héros local, qui, comme le rapporte un communiqué officiel, “conscient de la vivacité de la propagation du virus à Paris (…), a néanmoins pris le risque d’aller à la rencontre des autorités nationales, pour défendre des dossiers vitaux pour la Polynésie”. Cette “mission nécessaire” de Doudou a suscité la risée de nos confrères de la presse écrite. Le Monde, par exemple, va droit au but : “Les élections sénatoriales, qui ont regroupé le 27 septembre à Papeete des grands électeurs venus de toutes les îles, ont pu participer à la diffusion du virus dans les archipels. Malgré les appels à respecter les gestes barrières, beaucoup d’élus se sont embrassés, comme le veulent les coutumes polynésiennes.” D’ailleurs, les ministères et les mairies sont, eux aussi, de plus en plus “positifs” avec une flambée de “covidés” ces dernières semaines. Quant au lycée du Diadème, la plus grosse structure scolaire du fenua (2 300 élèves, 250 profs), il s’est montré si bon élève en la matière que l’établissement a dû fermer ses portes. Et quand on sait que Doudou, censé montrer l’exemple, a assisté, une petite semaine seulement après sa contamination, à la grande fête solennelle pour les 90 ans de Monseigneur Coppenrath, on reste sans voix. De quoi créer de bons gros clusters !
Il nous reste donc plus qu’à “positiver” aussi et guetter le pic épidémique, en espérant que les 60 lits en réanimation du Centre hospitalier suffiront à surmonter cette crise sanitaire interminable. Dans ce “bal des positivons”, Macron reste évidemment le chef d’orchestre suprême. Et il a encore changé le tempo : depuis le 17 octobre, les grandes métropoles françaises sont soumises à un couvre-feu – qui est en réalité un confinement partiel sur le temps libre –, et “la règle des 6” doit être appliquée pendant que les transports en commun sont bondés et que lycéens et étudiants s’entassent dans des classes. “Continuez à travailler comme d’habitude”, nous dit notre cher président, mais sachez-le : “Les plus précaires sont les premières victimes.” Nous voilà prévenus ! On a de plus en plus hâte de le recevoir à domicile à la fin du premier trimestre 2021…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT