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La nature de l’art



Les deux Tahitiennes, Paul Gauguin, 1899
Les deux Tahitiennes, Paul Gauguin, 1899
Le mercredi, la ville est traversée par des groupes disparates d’élèves qui trimballent des haut-parleurs assourdissants. Sur les terrasses de café, les conversations amicales s’interrompent, recouvertes par le bruit. Si l’on essaie de faire remarquer aux jeunes gens leur comportement incivil, on a en retour des regards où se mélangent la crainte et la provocation, des rictus qui ne ressemblent en rien à des sourires. S’élèvent par contre les remarques des belles âmes, souvent des popa’a, la plupart du temps des mauvais maîtres qui rétorquent "c’est leur droit". Le droit de ceux qui n’ont pas le droit d’imposer aux autres leur bruit technologique, relève de la culture festive dominante, de l’unique valeur du plaisir qui caractérise nos contemporains, du désir de la fête de la musique permanente, où le bruit remplace la musique en tant que mélange de silence et de voix du monde au profit d’une plongée dans les sons indifférenciés qui célèbrent le mariage de la nature arraisonnée et de la technique.

Nous avons là le signe majeur de ce que, depuis une cinquantaine d’années, les historiens et les philosophes appellent "l’après-Histoire", dans laquelle est insérée la Polynésie comme désormais la plupart des nations. La post-histoire est caractérisée par le refus du travail, de l’effort qui transforme le donné naturel en idolâtrie de la Mère nature, conçue comme le domaine originaire du désir libre et du bonheur. Deux siècles d’histoire, en tant que lieu conflictuel qui décide de la destinée des hommes et des peuples depuis des millénaires pour la grande partie de la planète, ont succédé en Polynésie aux siècles dominés par les mythes, dans lesquels les hommes entraient comme dans un domaine prédisposé, dans lequel le passé donnait les règles et agissait comme un tout confortable et protecteur.

Seul l’être qui se sépare du monde donné, comme l’homme historique des sociétés post-mythiques qui s’écarte par rapport aux besoins et aux désirs immédiats de l’animal et de l’enfant, peut prendre en compte le jeu de ce qui est présent et de ce qui est absent, du passé et du futur, de ce qui est donné et de ce qui est à construire. C’est l’école qui apprend cette dynamique, c’est l’art qui montre les images du monde en devenir et leur construction.

Depuis quelques décennies, la culture insulaire rejette, elle aussi, la figure de l’artiste créateur en tant qu’il s’apparente au modèle de la paternité, devenu insupportable pour
le discours dominant, en cela se mettant sur la même longueur d’onde de la culture occidentale dominante. Paul Gauguin est devenu l’image de l’artiste à déconstruire, selon les termes des sirènes intellectuelles, ainsi que Pierre Loti, l’écrivain. Seul le Victor Segalen du roman juvénile Les Immémoriaux trouve grâce aux yeux des nouveaux intellectuels polynésiens. Fonctionnaire du divertissement ou employé de l’idéologie identitaire, l’artiste est pris en étau entre ces deux déterminations de l’art contemporain. La crise de l’éducation et la crise de la culture artistique sont liées, celle de l’art est lisible dans les fresques qui recouvrent les murs des maisons de Papeete et de Raiatea, qui déposent un masque sur les habitations devenues lieux d’installation d’une humanité privée désormais du rapport essentiel du bâtir et de l’habiter. Les murales d’Amérique latine, de Cuba, de l’Irlande pendant la guerre civile ou de la Palestine, sont les derniers feux des conflits historiques, lorsque la politique est encore au cœur de la vie de la cité, avant que l’Europe, comme l’Amérique du Nord, connaisse une mutation anthropologique, qu’elle transforme l’Histoire en après l’Histoire, avant que la doctrine de la communication et du bonheur généralisé prennent la place de l’éducation à l’esprit critique.
L’architecture n’est plus le lieu vivant où les hommes élèvent leur acte de foi dans les dieux, comme dans les temples d’Angkor ou les cathédrales du monde occidental, où la cité exprime des siècles de lutte pour la reconnaissance. Jadis témoin des échecs et des réussites des hommes, elle n’occupait pas uniquement l’espace, mais elle l’habitait, c’est-à-dire qu’elle construisait un monde commun. Comment prétendre que la jeunesse se reconnaisse aujourd’hui dans l’infantilisation des bandes dessinées qui recouvrent les murs de la cité, copies des films d’animation télévisuels pour l’enfance, ou des "mangas" japonais ?
La jeunesse ne demande pas aux adultes qu’ils partagent l’idéologie jeuniste, mais elle leur demande des modèles clairs de l’existence, des images interrogeant le sens de la vie. Essayons de bien comprendre le mélange de violence et de peur qui caractérise la plupart des comportements d’une jeunesse vieillie avant le temps, privée du temps de la maturation. Elle relève de la bêtise de l’adulte, qui dans l’affiche de présentation du Salon du Livre de Papeete en novembre 2018 montre un visage qui tire une langue tatouée avec une fleur d’hibiscus, "ça fait artiste" ! Se retrouvent là la provocation devenue désormais institutionnelle et banale, le clin d’œil ethnoculturel qui accueille les puissances maléfiques au lieu de les exorciser, ainsi que le mépris vis-à-vis de celui qui regarde, assommé par l’obscénité devenue valeur positive et transparente.

Sorti du service du sacré ancien, l’art depuis trois mille ans en Asie, en Europe s’est mis au service de l’histoire concrète des hommes. Dans la littérature et l’art occidental, à côté du mythe du bonheur primitif de la Polynésie développé par la littérature du XVIIIe siècle, il existe d’autres regards qui se sont posés avec des yeux dessillés sur le monde polynésien et les leurres de la culture occidentale sur les sociétés anciennes. Le Mariage de Pierre Loti, bible prétendument exotique de Tahiti, est en fait une grande cérémonie funèbre sur la crise de l’ordre culturel de l’Ancien monde polynésien, soumis à de nouvelles valeurs et à de nouvelles idoles. Le sentiment de la mort habite chaque page du roman et l’idylle amoureuse du protagoniste et de Rarahu est le mince voile qui protège de cette présence de la mort, tout en la laissant transparaître. Le roman de Loti jouera pleinement dans la perception de Gauguin du changement d’époque du monde tahitien, à travers ses lettres sur l’enterrement du roi Pomare V. La leçon de Loti résonne également dans Les Immémoriaux de Segalen, réécriture dans un contexte nietzschéen de la critique du monde occidental. Elle sera encore présente dans les récits de William Somerset Maugham sur les mers du Sud, habitées par une remise en cause permanente du poncif du bonheur.
Dans la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel interroge le passage des religions anciennes au monde moderne, du monde des mythes vivants à leur métamorphose en créations artistiques, en ces termes :
"Les statues sont maintenant des cadavres dont l’âme animatrice s’est enfuie, les hymnes sont des mots que la foi a quittés, les jeux et les fêtes ne restituent plus à la conscience la bienheureuse unité d’elle-même avec l’essence. Aux œuvres des Muses manque la force de l’esprit, elles sont désormais ce qu’elles sont pour nous : des beaux fruits détachés de l’arbre ; un destin amical nous les a offertes, comme une jeune fille présente ces fruits ; il n’y a plus de vie effective de leur être-là, ni l’arbre qui les porta, ni la terre, ni les éléments qui constituaient leur substance, ni le climat qui faisait leur déterminabilité ou l’alternance des saisons qui réglaient le processus de leur devenir. […] Quand nous jouissons de ces œuvres, ce n’est plus le culte divin grâce avec laquelle notre conscience atteindrait sa vérité parfaite qui la comblerait, mais elle est l’opération extérieure qui purifie ces fruits de quelques gouttes de pluie ou de quelques grains de poussière."

Le déclin du sacré des temps anciens, de la "bienheureuse unité" de l’Homme et du monde, n’est pas aux yeux de Hegel un effondrement irréversible. La jeune fille en nous présentant les "beaux fruits détachés de l’arbre", nous donne en même temps à penser comment les fruits de la nature deviennent des œuvres de l’art. Privés de l’apport du sol, du climat "qui faisait leur déterminabilité" les fruits perdent leur identité naturelle, ils sont décontextualisés du lieu, et reprennent une nouvelle vie, purifiés "de quelques gouttes de pluie ou de quelques grains de poussière", sous le mode de l’œuvre, grâce au "destin amical" qui doit être lu ici comme la naissance de l’Histoire, qui projette l’homme dans une nouvelle configuration du sens, lui offrant "un souvenir voilé" du passé et une nouvelle conception de son avenir. La fin du sacré ancien ne signifie pas que l’art meurt avec la religion primitive, un autre mouvement se dessine, celui de la transmission du sens de l’art en tant que tel.

Ce texte de Hegel, prend toute sa signification si nous nous référons à l’un des tableaux majeurs de Paul Gauguin, peint en 1898 à Punaauia avant son départ pour les Marquises : Les deux Tahitiennes ou Les seins aux fleurs rouges. Toute l’œuvre du peintre va sous le signe de la rencontre possible entre le monde occidental et le monde tahitien, entre la culture ancienne et la modernité, pétrie encore des traces de l’ancien. Les deux jeunes femmes sont représentées dans des gestes de donation, l’une avec un plateau de fruits et l’autre avec un bouquet de fleurs. Les figures féminines gardent en même temps leur distance, la pudeur de la réserve, se mettant en retrait, se dérobant au regard du spectateur. L’image picturale se tient à la lisière du visible et de l’invi-
sible, dans l’émergence plutôt que dans la présence objective d’un donné, dans ce mouvement de retenue et de don, de retrait et de profusion qui caractérise la pudeur, mea ha’ama, cœur manifeste de l’être-au-monde polynésien et véritable secret de l’œuvre d’art : la donation du visible. Les jeunes femmes sont à la frontière du monde natal et de la peinture, image des Anciens mondes et image d’appel vers quelque chose d’inconnu, et qui recèlent le pouvoir de fascination propre à l’œuvre d’art. La plupart des tableaux de Gauguin peints dans les années 1898-99 à Punaauia sont carac-térisés par le thème de l’offrande de fleurs, de fruits et de l’offrande des offrandes : la Maternité comme don de la vie.

À la mémoire de l'ami Jean Guiart

Jeudi 8 Août 2019 - écrit par Riccardo Pineri


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Équipement du Pays : mépris de l’environnement, gabegie et incompétence…

Équipement du Pays : mépris de l’environnement, gabegie et incompétence…
Le Pays vient encore d’être pris la main dans le sac. Une enquête pour “terrassement illégal et rejet de matières polluantes” a été en effet ouverte par le parquet, après la construction du remblai de 18 hectares sur le lagon ceinturant l’ex-hôtel Maeva Beach, à Outumaoro, ont révélé nos confrères de La Dépêche de Tahiti. Une information judiciaire a ainsi été engagée suite au dépôt, entre 2013 et 2015, de 110 000 mètres cubes de terre et matériaux sur le site de développement touristique dit “Mahana Beach”, laissant craindre plusieurs risques environnementaux, à terre et en mer. Le fait que ces opérations, menées par l’ancien puis l’actuel présidents de la Polynésie française, Gaston Flosse et Édouard Fritch, aient été réalisées dans le plus grand mépris du Code de l’urbanisme et du Code de l’environnement jette l’opprobre, une fois de plus, sur le gouvernement local… Un scandale politico-environnemental qui rappelle amèrement l’affaire des bonbonnes toxiques immergées à bord du Kura Ora II, en début d’année, où trois responsables de services du Pays seraient impliqués. Une aberration d’autant plus révoltante que le 30e Congrès des communes qui vient de se tenir aux Gambier était placé sous le thème “Nos liens à l’environnement”. L’objectif étant de “sensibiliser l’élu communal et chaque participant, en tant qu’individu, être humain et citoyen, sur ses habitudes et les conséquences de ses actes sur son cadre de vie”. Cerise sur ce gâteau de très mauvais goût, 180 élus communaux venus des quatre coins de la Polynésie se sont réunis à Rikitea, située à… 1 643 kilomètres de Papeete ! Un choix peu judicieux, sur le plan financier certes, mais surtout écologique.
De son côté, on notera que le CESC est devenu le CESEC, le Conseil économique, social, environnemental et culturel de la Polynésie française (prononcer “cézék”), et s’est engagé à intégrer les préoccupations de développement durable dans l’ensemble de ses avis présentés au gouvernement. Non seulement, les grands travaux conduits par le Pays ne respectent pas l’environnement, mais ils sont aussi, souvent, la source d’une gabegie effarante. Pour exemple, l’installation de feux tricolores à Mahina pour la modique somme de 40 millions de Fcfp, qui n’ont pas fonctionné pendant plus d’un an ni réglé le problème de la circulation. On pense également à l’inutile passerelle Taina, construite à Punaauia, qui a coûté 152 millions de Fcfp alors qu’elle est à peine empruntée. Que dire en outre de l’aménagement du front de mer de Papeete prévu par le ministère de l’Équipement, alors que la première tranche a été inaugurée il y a un an déjà ? On nous explique qu’après avoir détruit le carrefour du Pacifique pour empêcher les usagers de la route de tourner à gauche sur l’avenue Prince Hinoi, on va désormais démolir le terre-plein central afin de réaménager le carrefour à feux à la sortie de la gare maritime, pour pouvoir tourner à gauche vers le giratoire de la base marine.
Selon la formule consacrée, le ministre ad hoc remercie à chaque fois par avance la population de sa “compréhension pour les désagréments occasionnés par ces travaux”. On le conçoit bien, soit, mais pas lorsque ceux-ci se font au détriment du développement durable ou sans aucune logique économique. On construit, on déconstruit, puis on reconstruit au même endroit… Gaspillage à tous les étages ! Pendant ce temps, la fermeture du viaduc de la Punaruu a créé d’énormes bouchons sur la côte ouest, un projet de trois lotissements à Moorea suscite l’indignation des riverains et la troisième voie à Punaauia n’est toujours pas terminée deux ans après le démarrage du chantier (évalué à 574 millions de Fcfp). Cette incompétence latente, mise en exergue par plusieurs rapports de la Chambre territoriale des comptes visant différents services du Pays, porte à nous interroger sur la bonne gestion de nos deniers, qui pourraient servir à d’autres causes. Car, en attendant, Théodore Tehau, SDF de 48 ans, est la sixième personne en grande précarité et à la rue qui est décédée cette année, comme l’a rappelé Père Christophe. D’ailleurs, sachez que le vicaire de la cathédrale de Papeete n’a reçu, pour l’heure, qu’un peu plus de 6 millions sur les 150 millions de Fcfp nécessaires à la création d’un nouveau centre d’accueil Te Vai-ete. Et puis, la Faucheuse a déjà tué 24 personnes sur nos routes en 2019. Si on y réfléchit bien, il y a moyen de trouver des investissements plus concrets, c’est sûr.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.
Dominique Schmitt

Dominique Schmitt