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Quand nul ne vérifie la provenance de produits vendus, les rapines prospèrent et l’insécurité grandit



C’est comme si le Pays se comportait comme les voleurs de mangues qui vendent ce qui ne leur appartient pas. Illustration : DR
C’est comme si le Pays se comportait comme les voleurs de mangues qui vendent ce qui ne leur appartient pas. Illustration : DR
Félicitons les services de police, de douane et les tribunaux pour leurs succès dans le difficile combat contre le trafic de drogues. Les trafiquants se dénoncent souvent tout seuls en affichant un train de vie que leurs revenus légaux ne peuvent permettre. Le choix des marchandises négociées les ont fait basculer dans la grande délinquance internationale. Leurs partenaires relèvent tous du grand banditisme et les font complices de criminels internationaux. Les sommes brassées sont énormes et les conséquences de leurs actes sur leur clientèle captive sont avilissantes, déshumanisantes et mortelles. Lutter contre ces fléaux fait partie des combats qui honorent les sociétés pour qui la dignité humaine n’est pas un vain mot, mais un objectif à concrétiser dans notre quotidien, nos chairs et notre sang. Un combat de tous les jours, de tous les instants.
Aussi, tout laisse à penser qu’à la moindre indication d’un quidam sur ces produits illicites, la réaction serait immédiate. Par exemple, si par le plus grand des hasards plausibles, au pied du mur sud de ma propriété, celui longé par la route de ceinture, je trouvais quelques sachets de ces lucratifs poisons que sont la cocaïne ou l’ice et que j’appelais la police, celle-ci viendrait sans doute aussitôt. Une enquête serait diligentée, une surveillance organisée.

Mais s’agissant de voleurs de mangues, d’avocats et autres fruits, produits licites obtenus illicitement, je peux toujours courir. S’il s’avère qu’en levant le nez de mon ordinateur je vois s’enfuir chargés de leur butin de lourds sacs de fruits, des jeunes gens bien de chez nous, parfois bien habillés, de forme plutôt athlétique, inutile d’appeler la police. C’est peine perdue. Nulle enquête ne s’ensuivrait. Ils reviendront, “à l’aise” dépouilleront mes arbres à la moindre inattention de ma part, les nettoieront même de leurs fruits verts et s’en iront tranquillement poursuivre leurs trafics du produit de mes efforts et de mes soins.
J’ai l’impression même que les voleurs sont connus. Le vol de fruits chez des particuliers est devenu le métier de jeunes gens qui semblent bénéficier de la mansuétude des autorités... tant qu’ils se limitent aux fruits... Cela, bien sûr, tant que ce n’est pas la propriété personnelle des autorités qui est violée ! Les bandes de sauterelles à deux pattes vous narguent et vous dépouillent sans vergogne de ces fruits de la terre. Ils les vendent directement à des passants ou à des marchands détenteurs de patentes d’épiciers, voire de revendeurs aux marchés municipaux qui officient en tout bien tout honneur.
Il semble que si le marché municipal de Pirae vérifie la provenance de la marchandise avant de l’accepter sur ses étals, par contre, ailleurs, l’on serait plus enclin à fermer les yeux. Comme tendrait à le prouver le comportement dénué de complexes de ces indélicats.
Car chacun peut observer des vendeurs sans patente proposer en toute quiétude leurs larcins aux passants aux bords des routes ou près d’épiceries. Eux et leurs revendeurs ne semblent nullement craindre d’être poursuivis pour recel et cession de produits volés. Exiger une attestation de provenance des produits semble ne pas s’étendre à ces marchandises-là. Et c’est tant pis pour les victimes de ces sans-gêne.
Mes mangues ont toujours attiré le regard de connaisseurs et, longtemps, j’ai partagé avec qui s’arrêtait et demandait d’en cueillir quelques-unes pour la maison ou la vente. Mais depuis deux-trois ans, ils se comportent comme s’ils étaient chez eux. En plein jour, à 8 heures du matin ou 14 heures, ils escaladent le portail, raflent leur mise, posent une poubelle pour faciliter leur ascension d’entrée ou sortie après avoir passé leur lourd sac à un complice. Ils ne se retournent pas quand je les surprends. Ils ne veulent sans doute pas être reconnus. Une autre fois, le voleur n’avait pas eu le temps de déplier son sac. Plutôt massif svelte, il a franchi près de 2 mètres de haut (le portail plus le petit dénivelé) d’un bond, en prenant appui sur le haut du portail. Belle performance !
J’ai repéré où ils s’appuyaient et j’ai émis l’idée d’enduire ces parties-là de colle parsemée de morceaux de verre bien coupants. Il paraît que je n’ai pas le droit de piéger mon jardin.
Aussi, encouragés dans leurs actes impunis, les mêmes ou d’autres qui leur ressemblent guettent les enterrements et, dès que les endeuillés quittent le cimetière, les mains avides dépouillent la tombe de toutes ses belles fleurs. Elles sont sans doute aussitôt cédées à des revendeurs patentés indélicats qui nous offrent des airs de saintes-nitouches. Qui sait s’il ne s’agit pas des fournisseurs des éplorés bernés deux fois.
D’aucuns ont même totalement dépouillé une famille d’horticulteurs vaillants et performants de toute sa production l’avant-veille de la Toussaint. La mère de famille en était toute désemparée. Et régulièrement j’entends de plus en plus de personnes tout aussi perdus, narrer à quel point ils furent et sont régulièrement privés du fruit de leurs efforts.
Aussi, je n’achète plus de fleurs que chez les fleuristes connus de longue date en espérant que ma confiance n’est toujours pas abusée. Pareil pour les fruits locaux.
Constater la présence dans son jardin de personnes nullement invitées qui se comportent en terrain conquis et vous dépouillent engendre un sentiment d’insécurité, auquel s’ajoute la frustration de ne plus pouvoir partager rituellement avec la famille et des amis. En outre, après avoir partagé, il m’est arrivé d’en vendre et de récupérer ainsi le coût de l’élagage annuel.
Que faire pour obtenir le minimum de respect garanti en principe par nos lois et notre organisation sociale ?

Cela me fait penser à une amie qui a le malheur d’avoir une rivière qui traverse sa propriété. Cette amie constate consternée que, forts d’une autorisation du service de l’équipement, une entreprise a pénétré sur sa terre, saccagé la ripisylve (petite forêt des berges) et extrait sable, gravier, galets et rochers, démolissant tout un écosystème d’eau limpide où prospéraient des petits crustacés, mollusques et poissons de rivière au milieu d’une flore jusque-là préservée. Une telle action de vandalisme est revendiquée légitime et honorable par des agents bien de chez nous du service de l’Équipement pas gênés du tout, soutenus qu’ils sont par des juristes bien de chez nous eux aussi.
J’ai remarqué que les cadres supérieurs locaux ne sont pas les seuls à snober les dictionnaires, à ne pas vérifier la justesse du sens qu’ils donnent aux mots. Ainsi, un cadre supérieur métropolitain ignorant la définition de l’expression “lais de mer” laisse persister un grave malentendu.
Dans la délibération de 2004 sur les rivières, le texte définit comme faisant partie du domaine public fluvial “les cours d’eau”. Le mot “cours d’eau” ne concerne que l’eau qui court. Nos juristes insistent pour que cela comprenne aussi “le lit de la rivière” qui est clairement défini dans les comptes hypothécaires comme une propriété privée. Si l’eau est sans problème considérée comme un précieux bien commun, pour rendre domaniale une propriété privée, le Pays doit l’exproprier. Autrement, c’est comme si le Pays se comportait comme les voleurs de mangues qui vendent ce qui ne leur appartient pas. Et ça c’est dommage. Cela insécurise non seulement la propriété foncière, qui est source de tant de tourments pour les familles polynésiennes, mais cela insécurise aussi le sentiment d’appartenance au même ’Ᾱi’a = pays aux références communes = patrie où les mots de la langue ou des langues ont le même sens pour tous. Sinon c’est l’angoisse. Tant il est vrai que “le mauvais usage des mots en rajoute au malheur du monde” (Albert Camus).

Vendredi 20 Novembre 2020 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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La mémoire des essais nucléaires au risque d’Alzheimer…

Après la publication de notre dossier consacré à une arnaque au tapa “made in Thailand” envahissant le marché polynésien (lire TPM n° 445 du 18 décembre 2020), qui a suscité l’indignation dans le monde de la culture, le soutien du Pays affiché aux artisans quelques jours plus tard devant les médias étonne pour ne pas dire détone… En effet, le gouvernement a laissé filer un trafic de “faux tapa” qui inonde depuis une vingtaine d’années les curios, les musées et même aujourd’hui certains hôtels de luxe, mais il n’hésite pas à s’afficher fièrement en grand défenseur des artisans pour une opération lancée dans les magasins Carrefour et Champion pour les fêtes de fin d’année. Cherchez l’erreur…

Autre actualité qui nous fait dresser les poils, au rayon des archives militaires cette fois : l’historien Jean-Marc Regnault nous alerte sur la récente complexification de l’accès des documents dont la communication porte atteinte au secret de la défense nationale. Alors que la loi du 15 juillet 2008 relative aux archives, inscrite dans le code du patrimoine, prévoyait un délai de cinquante ans pour autoriser leur consultation, une révision des dispositions en 2011 a précisé que tout document portant un marquage “Secret Défense”, dit “classifié au titre du secret de la défense nationale”, devait être déclassifié par l’autorité compétente avant communication… Eh bien figurez-vous que la situation s’est aggravée depuis 2020 en raison d’une interprétation de plus en plus restrictive de cette instruction interministérielle, qui a entraîné le blocage de nombreux fonds aux Archives nationales, aux Archives du Centre d’histoire de Sciences Po à Paris, comme aux archives de la Défense. En clair, cela signifie que des documents qui étaient librement communicables et communiqués, des documents qui avaient été publiés dans de nombreux livres d’Histoire, sont désormais… inaccessibles ! C’est l’objet de notre dossier de Une pour ce premier numéro de l’année (lire pages 14 à 16). Pourquoi l’État poursuit-il sa politique de l’autruche et fait tout pour cacher la vérité historique ? Y aurait-il tant de secrets inavoués et inavouables ? La reconnaissance du fait nucléaire serait-elle un perpétuel combat ? D’ailleurs, y aura-t-il jamais un Centre de mémoire des essais en Polynésie ? La question est posée.

Enfin, parce que nous aimons aussi vous faire vous évader, retrouvez notre portrait haut en couleur de Titouan Lamazou (lire pages 18 à 25). Artiste talentueux et navigateur insatiable, celui qui a été piqué au tiare il y a plus de quarante ans déjà a décidé de poser l’encre et les pinceaux au fenua. Découvrez un homme d’exception, qui confie avoir une “empathie sociale congénitale”, mais également un peintre de génie, qui a eu à cœur de créer une gamme de produits dérivés de ses œuvres privilégiant une coopération locale avec l’ambition d’une production 100% “made in Tahiti. Un bel exemple d’énergie positive, dont nous devrions nous inspirer. Toute la rédaction de Tahiti Pacifique vous souhaite, chers lecteurs, une excellente année et vous adresse ses meilleurs vœux pour 2021.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT