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Quand l’ignorance se prétend science infuse, ça tue aussi

Encore une fois, une fois de trop, mais pas la dernière hélas, des parents pétris de la croyance en la supériorité occulte des rā’au tahiti, dont personne ne leur a enseigné ni la composition ni les vertus ni les dangers et encore moins les précautions à prendre, ont tué leur enfant chéri en voulant le sauver.



Les principes de soins ancestraux avaient garanti une santé florissante aux insulaires. Tableau de Robert Tatin d'Avesnières
Les principes de soins ancestraux avaient garanti une santé florissante aux insulaires. Tableau de Robert Tatin d'Avesnières
Bizarre d’appeler rā’au tahiti, une préparation dont tous les composants sont exogènes, venus d’ailleurs, exotiques. Rien de tahitien même si ça s’est acclimaté ici.
Comment mettre fin à cette réalité qui pose un véritable problème de santé publique ?
Il y a plus de vingt ans, nos gouvernants m’ont demandé de faire une étude sur les soins traditionnels. Quand j’ai commencé, j’imaginais être en mesure de faire ce travail en quatre mois car, étant tahitienne, soignée aussi avec des rā’au tahiti, je pensais savoir... Comme beaucoup, j’étais persuadée que je savais, même si je n’en avais appris que quelques mots et gestes. Je croyais que ma “nature” tahitienne m’inspirerait. Toutefois, après de longues études scientifiques, je vérifie mes intuitions avant de les décréter géniales. Car elles le sont très rarement.
Aussi, après avoir reconnu mon ignorance, les quatre mois envisagés sont devenus quatre ans de méthodiques enquêtes de terrain, lectures bibliographiques, voyages dans le Pacifique, participations à des colloques spécialisés, d’échanges et rencontres multiples pour chercher à comprendre les gestes, théories et motivations à l’origine des soins ancestraux et de leurs dérives.
J’ai décidé de faire évaluer mes résultats par l’université, car ce que j’avais compris me déstabilisait et remettait en cause les discours convenus de et sur notre société, dévoilant à mes yeux une identité différente de celle affichée. Une identité clivée à variations mouvantes, aux apparences recouvrant des réalités enfouies. Je n’ai pu dérouler le cheminement de ma pensée à partir du déroulement de l’étude. Un prof a convaincu le jury, dont il n’était pas membre, de la nécessité de présenter l’identité avant les soins. Je m’y suis soumise. La logique s’en est trouvée affectée. Car l’identité est sculptée par la géographie et l’histoire, et non l’inverse. Questionner l’université s’avère aussi nécessaire.
Mais qu’importe le fait qu’une fois réalisé, mon travail n’ait plus intéressé nos gouvernants. Nul n’a voulu s’entendre proposer une voie d’accès aux principes de soins ancestraux qui avaient garanti une santé florissante aux insulaires. Santé qui avait émerveillé les premiers navigateurs. Navigateurs qui ont introduit des maladies ayant détruit des sociétés humaines prospères et en équilibre avec leur milieu et traumatisé de manière durable les survivants de la rencontre. Qu’ils soient auteurs ou victimes d’ailleurs... comme en témoignent les pontifiants récits de contaminants accablant les contaminés...
Par contre, des individualités, dont personne n’a évalué ni n’évalue la solidité des connaissances, la pertinence des analyses, la cohérence des propos, voire le plus élémentaire bon sens, furent portées au pinacle local d’un prétendu savoir incontestable. Comme s’il s’agissait d’humains investis de connaissances innées exceptionnelles, même si les rares écrits, dont le dictionnaire, recèlent un nombre notable d’inepties et d’âneries au milieu de propos intéressants. Mais l’exigence de rigueur et de clarté y est ignorée.
Ainsi pour les soins traditionnels réduits par elles et eux aux seules préparations médicinales – dont aucune approche de vérification pharmacologique n’a été faite depuis les remarquables travaux du pharmacien Paul Pétard – un financement a été accordé à ces non-experts, qui ont publié une illisible liste de recettes.
Cette approche n’est bénéfique qu’aux bénéficiaires de la subvention. Elle conforte même, chez des produits de l’échec scolaire, l’idée de la sacralité d’une idée passant par la tête. C’est la prime à l’ignorance et au rejet de la pensée scientifique.
La paresse mentale est contagieuse. C’est ainsi que d’aucuns s’autodécrètent inspirés non plus par Tipa divinité des soins, mais par le Seigneur, s’absolvant de n’avoir pas étudié à l’école pour soi-disant rester fidèle à sa culture... dont rien n’a été transmis. Alors ça délire seul dans son coin ou à plusieurs. Attitude confortée par certains enseignants locaux qui partagent et diffusent l’idée que moins on étudie à l’école et plus on est mā’ohi. Sans doute parce qu’eux-mêmes se sont contentés de miettes de savoir, car le système local récompense par de confortables salaires des efforts restreints. C’est comme ça que certains s’imaginent savoir soigner et tuent.

Même pour cette dangereuse grippe appelée Covid-19, dont la traduction en tahitien est inénarrablement consternante, de pontifiants ignorants pérorent. Ils ont surtout acquis la maîtrise des formulations endormant les neurones de qui les écoute.
Pour ma part, j’ai choisi de me fier aux professionnels reconnus par une collectivité d’experts. Je fais confiance aux diplômes qui sont la preuve que leurs titulaires ont accepté d’être régulièrement remis en cause, qu’ils se reconnaissent toujours apprenants, acceptant l’évaluation permanente et cultivant l’humilité. Précieuse humilité !
En outre, il me semble essentiel de se souvenir de la grippe dite espagnole de 1918. Elle emporta en un mois le quart de la population de Tahiti. Si les mêmes incompétents qui sévissaient il y a cent ans étaient à la manœuvre aujourd’hui, nous serions en train de pleurer plus de 50 000 morts. Merci la science et la médecine scientifique qui ne négligent pas l’approche polynésienne ancestrale et l’appréhendent de manière lucide et non émotionnelle, en bons scientifiques habités par une attention bienveillante. Le résultat est qu’au bout d’un an, moins d’1/1 000 des nôtres fut emporté. Saluons donc nos responsables qui ont assuré le job et nous ont convaincu de modifier nos comportements. Bravo à tous.

Quant à la lutte contre les dangereux pseudo-soins traditionnels, la seule issue est l’éducation et l’information aux principes ancestraux qui sont d’une logique imparable même si ça revêt parfois des formes étranges. Comme par exemple de privilégier l’hygiène corporelle et de son environnement car, autrement, les mauvaises odeurs et la saleté attirent les mauvais esprits qui rendent malades.
Quant à l’indignation de certains sur les articles de journalistes commentant le procès des coupables de meurtres par prétention à soigner sans avoir reçu l’indispensable formation, il serait temps de s’indigner sur les déviances dévoilées et non plus sur le dévoilement de ces déviances.
Les études que j’ai faites sur ces faits douloureux, il y a vingt ans, m’ont amenée au constat de l’absence de culture des familles plongées dans un malheur infini.
Vaste programme qui s’impose là aux majestés de la culture que de rappeler les fondements de la culture polynésienne. Ce défi n’est pas insurmontable. Encore faut-il soi-même apprendre ces fondamentaux. Cela exige du travail, de l’humilité, de la patience et de la constance pour atteindre la joie du travail accompli.

Des vies humaines sont en jeu.

Vendredi 12 Février 2021 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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Archives militaires “déconfinées” et venue de Macron au fenua : “poisons” d’avril ?

Dans notre précédente édition spéciale consacrée au nucléaire (“Après l’intox… l’infox !, TPM n°451 du 26 mars 2021), nous nous réjouissions de l’annonce du président de la République française, le 9 mars dernier, d’ouvrir enfin les archives militaires pour la période précédant 1971, qui représentait une lueur d’espoir. Las, Patrice Bouveret, cofondateur et directeur de l’Observatoire des armements, interpellé par notre dossier, nous apporte cependant une précision de taille. Dans une tribune qu’il nous a consacrée (lire pages 6-7), il explique que la décision d’Emmanuel Macron d’autoriser l’accès aux archives ne peut pas concerner les documents sur les essais nucléaires sans que la loi de 2008 sur lesdites archives ne soit modifiée au préalable par le Parlement. Cela signifie que non seulement cela peut prendre pas mal de temps, mais, surtout, que ce n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale…

En effet, cette loi sur les archives du 15 juillet 2008 contient un article qui rend incommunicables tous les documents sur les armes de destruction massive, donc sur le nucléaire, et cela vaut malheureusement aussi bien pour les 17 essais tirés au Sahara que les 193 autres expérimentés en Polynésie française ! L’accès aux documents classifiés est un difficile combat. Une longue action juridique, à l’initiative des associations Moruroa e tatou et l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), a permis en 2013 la déclassification de quelques archives sur les essais en Polynésie et au Sahara. Archives qui ont d’ailleurs élargi la zone de résidence à toute la Polynésie pour les victimes souhaitant obtenir une indemnisation, et qui ont été à la base du travail pour la publication du livre Toxique.

Alors, “déconfiner” les archives militaires : est-ce bien là l’intention du président ? “Nous pouvons en douter, tranche Patrice Bouveret, car si la déclaration de l’Élysée évoque la nécessité « de renforcer la communicabilité des pièces », elle s’empresse de préciser que cela doit se faire « sans compromettre la sécurité et la défense nationales » L’argument massue toujours mis en avant depuis des décennies !” Personne ne demande la divulgation des secrets de fabrication de la bombe, mais tout le monde souhaite connaître les différentes mesures enregistrées sur les retombées radioactives des explosions afin de permettre aux victimes et aux ayants droit d’obtenir réparation et indemnisation. Nous voulons toute la vérité, rien que la vérité. Peut-être que l’hypothétique venue de Macron au fenua, invité pour la fin du mois d’août, sera l’occasion de mettre cartes sur table ? Mais rien n’est moins sûr quand on voit que l’État persiste et signe dans son attitude méprisante en cédant “gratuitement” à la Polynésie un terrain et des bâtiments infestés d’amiante et de plomb pour abriter un centre de mémoire des essais nucléaires !

Un cadeau empoisonné donc, pour un mémorial dont le contenu muséographique est entièrement géré par les hautes sphères parisiennes sans la consultation d’aucun Polynésien…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT