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Sur les nouveaux métiers

Dans son dernier roman L’Homme surnuméraire (publié aux Éditions Rue Fromentin en 2017), Patrice Jean brosse le portrait d’un personnage, Clément Artois, dont le métier consiste à réécrire les classiques de la littérature en supprimant les passages homophobes, sexistes et racistes. Ainsi, le Voyage au bout de la nuit, de Céline, est réduit à une plaquette de 40 pages. Des coupes sombres sont opérées non seulement dans les balzaciennes Illusions perdues ou les Contes du chat perché de Marcel Aymé, mais dans toute la littérature de jadis appelée à comparaître devant le tribunal des lecteurs.



Nous sommes en présence de l’un des “emploi-jeunes” que Martine Aubry, ministresse de l’Emploi de Lionel Jospin, a proposé en 1997. Ces nouveaux métiers brillent par leurs destinations disparates, depuis les médiateurs de l’économie numérique solidaire aux fabricants d’événements virtuels sans réalité et aux allumeur.euse.s de lanternes de Halloween ; de surveillant de la parité entre hommes et femmes dans les Écoles françaises de sumo à l’assistant en déchetterie ; d’agent d’accueil des Covidiens convaincus aux correcteur.rices.s ethnoculturel.les.s de l’écriture inclusive ou “dégenrée”, qui veut éviter toute discrimination sexiste dans le langage, avec comme résultat des monstres sémantiques. L’écriture épicène qui lui est associée rejette la forme grammaticale masculine au profit de la féminisation des métiers ou d’occupations : “les touristes et les touristesses”, “professeur.seuse.s”, avec le résultat d’une lourde tautologie, riche en chauvinisme sexuel, imposée à la langue qui se voit accusée de crimes idéologiques. Les natures plus “artistes” se destinent à effacer sur les photos de Jean Gabin la cigarette permanente, afin de sevrer les gens du vice horrible du tabagisme ou bien, encore, ils s’ingénient à repeindre l’“Aurore aux doigts de rose.
Lors de la grande réévaluation culturelle des années 1960, les livres de Bougainville, Melville, Loti, Segalen, attendent en Polynésie aussi leur toilettage, comme le suggère l’éditeur Casterman Jeunesse, pour qui il ne s’agit pas “juste de réimprimer des livres qui ont été écrits il y a soixante ans, mais aussi d’essayer de faire en sorte qu’ils puissent parler aujourd’hui”. Ce terme d’“aujourd’hui” concerne les lecteurs reformatés par l’industrie des mass media à n’accepter que des “messages” où dominent les idées communautaires, les bons sentiments politiques et moralistes.
Les nouveaux métiers émergents, des emplois sans profession qui ne renvoient plus à aucune réalité concrète, relèvent de celle que Orwell appelait la “novlangue” (Newspeak), langue officielle d’Oceania dans son roman 1984, simplification lexicale et sémantique qui empêche l’élaboration critique des idées au profit d’un jargon “jeune”, et présumé plus simple et direct. Lorsque l’on n’a rien à dire, on essaie de concasser les mots comme des cailloux, des mots CDD à durée déterminée, puisque l’humanisation – résultat du travail quotidien et non du pillage comme dans d’autres cultures – n’existe plus, remplacée par les nouveaux métiers humanitaires, modèles d’un monde Hobbiesland à venir pour faire passer tout simplement la vie, bardés de diplômes inutiles octroyés par l’université citoyenne, notamment les “gender studies” de l’université citoyenne.

Vendredi 12 Février 2021 - écrit par Riccardo Pineri


Riccardo Pineri

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Archives militaires “déconfinées” et venue de Macron au fenua : “poisons” d’avril ?

Dans notre précédente édition spéciale consacrée au nucléaire (“Après l’intox… l’infox !, TPM n°451 du 26 mars 2021), nous nous réjouissions de l’annonce du président de la République française, le 9 mars dernier, d’ouvrir enfin les archives militaires pour la période précédant 1971, qui représentait une lueur d’espoir. Las, Patrice Bouveret, cofondateur et directeur de l’Observatoire des armements, interpellé par notre dossier, nous apporte cependant une précision de taille. Dans une tribune qu’il nous a consacrée (lire pages 6-7), il explique que la décision d’Emmanuel Macron d’autoriser l’accès aux archives ne peut pas concerner les documents sur les essais nucléaires sans que la loi de 2008 sur lesdites archives ne soit modifiée au préalable par le Parlement. Cela signifie que non seulement cela peut prendre pas mal de temps, mais, surtout, que ce n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale…

En effet, cette loi sur les archives du 15 juillet 2008 contient un article qui rend incommunicables tous les documents sur les armes de destruction massive, donc sur le nucléaire, et cela vaut malheureusement aussi bien pour les 17 essais tirés au Sahara que les 193 autres expérimentés en Polynésie française ! L’accès aux documents classifiés est un difficile combat. Une longue action juridique, à l’initiative des associations Moruroa e tatou et l’Aven (Association des vétérans des essais nucléaires), a permis en 2013 la déclassification de quelques archives sur les essais en Polynésie et au Sahara. Archives qui ont d’ailleurs élargi la zone de résidence à toute la Polynésie pour les victimes souhaitant obtenir une indemnisation, et qui ont été à la base du travail pour la publication du livre Toxique.

Alors, “déconfiner” les archives militaires : est-ce bien là l’intention du président ? “Nous pouvons en douter, tranche Patrice Bouveret, car si la déclaration de l’Élysée évoque la nécessité « de renforcer la communicabilité des pièces », elle s’empresse de préciser que cela doit se faire « sans compromettre la sécurité et la défense nationales » L’argument massue toujours mis en avant depuis des décennies !” Personne ne demande la divulgation des secrets de fabrication de la bombe, mais tout le monde souhaite connaître les différentes mesures enregistrées sur les retombées radioactives des explosions afin de permettre aux victimes et aux ayants droit d’obtenir réparation et indemnisation. Nous voulons toute la vérité, rien que la vérité. Peut-être que l’hypothétique venue de Macron au fenua, invité pour la fin du mois d’août, sera l’occasion de mettre cartes sur table ? Mais rien n’est moins sûr quand on voit que l’État persiste et signe dans son attitude méprisante en cédant “gratuitement” à la Polynésie un terrain et des bâtiments infestés d’amiante et de plomb pour abriter un centre de mémoire des essais nucléaires !

Un cadeau empoisonné donc, pour un mémorial dont le contenu muséographique est entièrement géré par les hautes sphères parisiennes sans la consultation d’aucun Polynésien…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT