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l’humour acide : quand les tarmacs étaient patraques


Vendredi 15 Mai 2020 - écrit par Maeva Takin




Tableau de Louzé
Tableau de Louzé
En ce temps-là, parut un inédit signé par les deux Édouard, Édouard de Matignon et Édouard du Taaone, enjoignant à tous les Franchouillards de Paris et des antipodes de rejoindre leurs pénates fissa, dans le but d’éviter l’ensemencement du terrible virus qui avait migré du pangolin au titi parisien, par le biais des routes dites "chacun pour soie" qui sillonnaient la planète.
Au-dessus des deux Édouard, trônait Emmanuel, dont chacun sait que le nom signifie "Dieu avec nous".
La veille de Pâques, Édouard de Matignon, connu pour la fréquence de ses lapsus, déclara que les citoyens des trois océans où la France avait des ressortissants devraient rester confisés chez œufs et que cela durerait au moins jusqu’à la Trinité. Emmanuel voulut prendre encore un peu de hauteur, s’il s’en fut, et se souvint qu’un de ses prédécesseurs avait dit que les Français étaient dévots et les Françaises des votes puisqu’en 1945 il leur avait accordé le droit de suffrage. En attendant c’étaient surtout les hommes qui remplissaient les urnes (funéraires) car beaucoup plus fragiles que leurs consœurs. Emmanuel donc, fort de la citation du premier président de l’actuelle République, prit la parole sur les ondes relayées dans le Pacifique par Wallis et Futuna la Première. "Des votes, dévots…" Il s’arrêta un moment et pensa à son lointain prédécesseur. Emmanuel poursuivit :
"Des votes, dévots, je vous ai comprimés, je sais ce qui s’est passé à Issy, à Landerneau, à Bonifacio et à Taravao. Toutes et tous, fidèles à Peugeot ou fidèles des communautés religieuses, vous avez astucieusement déserté les lieux de culte au profit de la seule religion sans risque : la religion cathodique. Il est dur, par un si grand soleil, de considérer qu’elle est plus belle la vie et de rester entassés dans quelques mètres selon la loi Carrez. Pour vous distraire, je ferai quelques apparitions sur vos écrans tout le temps que durera le confinement, pas lourdes, je vous le promets."
Outre-mer, où l’on est ultramalin, bien des occasions furent saisies. La Brasserie de Tahiti annonça le lancement – quand l’alcool serait remis en vente – d’une nouvelle bière locale appelée "Corona Ficus".

En réalité, le monde était entré dans une crise terrible. De plus, à Tahiti, avec la chaleur et les conditions de logement, le confinement était-il seulement possible ? Très ému, Peretiteni s’enquit de la situation dramatique de son prédécesseur, dont les moyens financiers avaient subitement fondu au point qu’il en était réduit au confinement dans à peine 15 mètres carrés, avec sa compagne, sans eau, sans gaz et sans reproche (Peretiteni visait la compagne par cette dernière expression).
Édouard du Taaone, en pensant à son prédécesseur, constata que le Pays l’avait échappé belle. Ah ! Si on s’était lancé dans le projet du Mahana Beach, tout serait à l’arrêt aujourd’hui. Des friches hôtelières supplémentaires et des dettes à n’en plus finir ! C’est que les touristes ne seraient pas près de revenir, même si le tarmac, tout à trac rouvrait. Les croisières, c’était fini. Qui oserait encore monter dans ces prisons et mouroirs flottants ? Édouard s’en réjouit du reste parce qu’il n’avait pas envie de demander à l’ami Tāvana de Papeete d’aménager les trottoirs de la capitale pour les rendre accessibles aux déambulateurs d’Américains que le coronavirus aurait épargnés ou qui n’auraient pas avalé de désherbant.

Cependant, Peretiteni prit conscience qu’il faudrait relancer l’économie en innovant. Il en parla au vice-président qui suggéra de donner du travail et de l’espace à toutes les familles confinées dans des "fare pinex". Il imagina un plan qui ne resterait pas en plan, un plan qui serait l’implant de multiples appartements autour de l’île. Il n’y aurait qu’un ou deux logements par étage et chacun d’eux ferait au minimum 160 m2. Chaque logement aurait deux vues dégagées sur la mer et la montagne.

Cela coûterait cher, mais il y aurait du travail pour tout le monde et le Pays ne serait pas obligé de créer une caisse de chômage qui était comme la Plée du patronat. Quant au financement, le VP avait tout prévu. Il ferait monter les enchères entre Paris et Pékin. Paris exigerait des contreparties (réformer l’administration, réformer la fiscalité, diminuer le nombre de représentants à l’APF…), mais Pékin serait plus cool et enverrait coolies et colis.

Les semaines passèrent et les mêmes tableaux Dürer. Emmanuel ne savait plus que promettre à ses électeurs. Il avait suspendu toutes les annonces de primes et de revalorisation des carrières. À quoi bon, puisque les Français n’auraient su qu’en faire : bars et restaurants fermés, vacances impossibles, coiffeurs pour dames fermés, matchs de foot et de rugby reportés à des stades lointains, amours clandestines en attente, nouveaux modèles automobiles pas fabriqués et de toute façon inutiles... Même les gagnants de l’EuroMillions n’allaient plus chercher leur lot. À quoi bon en effet puisque de jouir de la vie il était désormais interdit. Même les couples confinés sans enfant, qui pensaient primitivement que la période permettrait de mémorables ébats, durent se rabattre sur une dure réalité : après l’apéro, la promise cuitée avait souvent la migraine.

Un des conseillers d’Emmanuel qu’on qualifiait d’islamo-gauchiste lui proposa une solution radicale : le port de la burqa comme indépassable protection. Il imagina un moment Marine (sa rivale) en burqa. Il salivait. Mais il était un homme d’État et laissa cette mesquinerie à d’autres. De plus, la mesure ne toucherait que les femmes, sauf si après concertation de Jean-Luc Mélenchon, Gérard Larcher et Moetai Brotherson (déjà en lavalava) les hommes pouvaient accepter un port d’attaches. Après tout, c’était eux, les mâles qui avaient besoin de protection. Le premier refusa catégoriquement qu’il pût passer ainsi inaperçu, le second étant protestant protesta et le troisième invoqua la chaleur moite de nos îles comme obstacle à ce port qui ne garantissait pas le salut. Certains hommes se délectaient toutefois à la pensée que leurs compagnes (ou les passantes) pourraient être nues sous la toile. Emmanuel n’était pas Emmanuelle. Il abandonna l’idée.

Les deux Édouard se concertèrent par visioconférence : "Et si on déconfinait ?" Les parents ne supportaient plus leurs rejetons. Les marmots étouffaient. Les belles-mères voulaient absolument êtres utiles (futiles avait dit Édouard de Matignon, écorchant encore les mots). Ils en parlèrent à Emmanuel qui envisagea un temps de déconfiner par départements, par tranches d’âges, par professions, par propriétaires de voitures à l’immatriculation paire, puis ensuite impaire, par sexes et par ex (ex-épouses, puis ex-maris…). Les deux Édouard convinrent que le déconfinement ne devrait pas être une déconfiture (même bonne maman était d’accord). Ils insistèrent pour qu’une campagne télévisée explique comment se comporter en répétant, répétant et répétant encore qu’il fallait respecter les gestes barrières. Très inspiré par une chanteuse canadienne, Édouard de Matignon dit que le temps d’avant, c’était le temps d’avant et qu’après ce ne serait pas avant. Il faudrait même aller au-delà des gestes barrières. Il préconisa qu’il soit mis fin, dans les bureaux, aux gestes carrières de la promotion canapé. Édouard du Taaone ne voulut pas être en reste. Il expliqua à son collègue de Matignon qu’il avait interdit l’alcool. Cependant, les ohi étaient tellement portés sur la bière qu’il faudrait relâcher la pression. Une réflexion bien dans la ligne du Demi qui cherche à se faire mousser ! Le même Édouard rappela à l’autre que la Polynésie détenait le record du monde de la chirurgie esthétique. Comment, dès lors, imposer le masque obligatoire aux belles vahine qui s’étaient fait gonfler les lèvres au botox et/ou réduire les rides ?

Les deux Édouard convinrent que la Polynésie pourrait expérimenter le déconfinement en premier et servirait ainsi de cobaye à l’amère patrie. Celui du Taaone demanda un délai pour reprendre les classes. Il faudrait rapatrier un gros contingent d’enseignants partis se faire confiner qui, à Auckland, qui à Honolulu, qui à San Francisco et même à Bali. La compagnie ATN n’était pas prête à envoyer ses pilotes et hôtesses dans les antres du virus.

Emmanuel se mit à rêver. Comment annoncer la fin du confinement en Métropole ? Et s’il appelait le si célèbre fondateur de la République cinquième du nom pour qu’il parlât aux mangeurs de grenouilles ? Ceux-ci n’avaient pas oublié sa voix qui disait "la guerre va se terminer, tenez bon Françaises et Français" ? Alors, il l’imagina au balcon de l’hôtel de ville de la belle Hidalgo, grand, très grand, avec force gestes, déclarer à la ville et au monde :
"Paris isolé
Paris confiné
Paris contaminé
Mais, par ses habitants, contaminé
Parisiens réduits au licol
Et au paracétamol !
Mais Paris enfin déconfiné
Par les Parisiens excédés
Voulant respirer
L’air à plein nez !"

Quand même, conclut Emmanuel, le vieux monde, ça avait de la gueule !
Mais il trembla un moment. Et si une deuxième vague surgissait ? Comment éviter qu’avec le ressac les tarmacs ne restent pas patraques ? Il envisagea alors de s’exiler à Londres pour y lire un message à la BBC. Il dut y renoncer. Les studios étaient contaminés par Boris et aucun TGV n’allait jusqu’en Angleterre.
Le temps d’après, se dit-il, sera le temps du prêt garanti par l’État puisque les PME juraient que le bonheur serait dans le prêt.
"Qu’est-ce que j’ai fait de vouloir prendre la place de François ?, maugréa-t-il. Si j’avais su, j’aurais pas v’nu." n

Maeva Takin, nouvelliste du fenua,
auteur des Noix de coco ne tombent que sur les imbéciles


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Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !

Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !
La tournure qu’a prise “l’affaire Radio Tefana” impliquant Oscar Temaru a indigné un grand nombre d’entre nous. Après le grand recul de l’État français sur les indemnisations des victimes des essais nucléaires en Polynésie, dont le mépris détonant a explosé à la figure du Pays, la volonté de “dépayser” (à Nouméa finalement) le procès opposant le procureur de la République, Hervé Leroy, au leader indépendantiste interroge… Si la présidente du tribunal considère qu’il n’est pas envisageable de juger le responsable du parquet de sa propre juridiction, l’avocat de M. Temaru estime, lui, qu’il s’agit d’un “déni de démocratie”. Pour rappel, alors que le conseil municipal de Faa’a a accordé la protection fonctionnelle à son édile pour payer ses frais de justice liés à l’affaire Radio Tefana, M. Leroy a exigé une saisie pénale de 11,55 millions de Fcfp sur le compte personnel de M. Temaru. Pour protester contre cette opération “injustifiée” et un “acharnement judiciaire de l’État français à son encontre”, ce dernier a ainsi entrepris une grève de la faim le 8 juin. Ne parvenant pas à obtenir une audience avec M. Leroy, malgré le soutien d’une centaine de sympathisants réunis devant le palais de justice, M. Temaru l’a finalement assigné en référé pour “atteinte à la présomption d’innocence”.

La polémique gronde et défraye la chronique, ici et ailleurs, la presse nationale se demandant même “à quoi joue l’État ?”. Ce qui est indéniable, c’est que M. Temaru, souvent cantonné au rôle de martyr, a cette fois bénéficié d’une mobilisation importante et su fédérer les cœurs, bien au-delà d’un parti politique. En obtenant le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons, ainsi que d’une vingtaine d’associations, de confessions religieuses, de syndicats ou de partis politiques rassemblés au sein du collectif Nuna’a a ti’a ("Peuple lève-toi, avance pour la paix") – à l’origine de la marche du 20 juin –, il s’est imposé en Metua (“père spirituel”). Par sa détermination et son pacifisme, on ne peut s’empêcher de penser à Pouvana’a a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, bien que “le manque de recul” ne permette pas la comparaison, selon le spécialiste du sujet Jean-Marc Regnault, l’une des grandes plumes de Tahiti Pacifique et chroniqueur des “Pages d’Histoire”. D’ailleurs, l’historien publie simultanément deux ouvrages aux éditions ’Api Tahiti, qui lancent la série “Rivalités et moins si affinités” : Gaston Flosse, un Chirac des tropiques ? et Oscar Temaru, l’Océanie au cœur (lire page 12). Et l’auteur de mettre en perspective les deux hommes politiques, éternels “meilleurs ennemis” : “En 2020, ils entretiennent l’ambiguïté. Vont-ils s’entendre contre l’État pour en finir avec le statut d’autonomie dont ni l’un, ni l’autre ne veulent plus ? Vont-ils s’entendre pour tenter de chasser un gouvernement autonomiste qui ne gouverne pas vraiment différemment (…) ? Rivalités, donc, mais desquelles peuvent naître des affinités… électives ou autres.” L’avenir nous le dira, mais on sent bien que ce gouvernement – qui préfère poser du gazon synthétique sur le front de mer plutôt que miser sur la permaculture et les jardins partagés pour pallier la crise socio-économique inéluctable – ne parvient pas à satisfaire la majorité de la population. Aussi, le divorce est consommé au sommet du gouvernement, et il se murmure déjà qu’un remaniement ministériel est imminent…

C’est donc une rentrée mouvementée qui s’annonce ! En attendant, je profite de l’occasion pour vous informer que la rédaction de Tahiti Pacifique fera une trêve durant le mois de juillet, et ce chaque année, afin de permettre à tous les journalistes, chroniqueurs et autres contributeurs qui le souhaitent de prendre des congés annuels mérités et se ressourcer. L’objectif est aussi de mieux vous retrouver, avec toujours plus de dossiers de fond et encore d’autres nouveautés ! Les parutions de votre magazine préféré reprendront à compter du vendredi 7 août, toujours au rythme bimensuel. Merci pour votre confiance et à très bientôt.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT