Tel était le ’āi’a où se développait le sens d’une appartenance à une famille, au groupe, une terre et au cosmos. (Vue de la vallée de Vaitepiha, Tahiti, John Webber, 1777)
Si je me laissais piéger par la démarche de plaquer sur notre réalité océanienne ces titres royaux, princiers et nobiliaires, je trahirais mes ancêtres polynésiens tant ridiculisés par de mauvaises traductions... y compris académiciennes, hélas ! Une fois encore, le “mésusage des mots” (A. Camus) s’est avéré menaçant... tant il “en ajoute au malheur du monde”.
La lecture des mythes nous informe que le panthéon tahitien divin comprenait outre Ta’aroa le dieu suprême, toute une hiérarchie de divinités où les plus prestigieuses étaient dites ari’i, servies par des messagers attitrés, ailés ou pas, traversant l’espace ou s’y téléportant. Elles régnaient sur de plus humbles déités spécialisées en des domaines précis de la vie divinement “appelée à l’existence” (rahu1), fabriquée, (hāmani) et engendrée (fānau) par Ta’aroa.
Le monde était pensé issu de te Pō, la Nuit, où, potentiellement tout ce qui existe, y compris la lumière de te Ao, le Jour, monde des vivants, en émane. De ce “tout en bas” = raro roa mystérieux de Te Pō, Ta’aroa assisté de Tū, a appelé à l’existence (rahu) : Ti’i, le tout premier homme de ce monde. Il lui donna la fille de divinités de haut rang pour femme : Hina-te-’u’utu-maha-i-tuamea = Hina-
l’insatiable-comblée-que-par-l’abondance, mère des humains.
Ces deux divinités, Ti’i et Hina engendrèrent (fānau) les ari’i et fabriquèrent (hāmani) les serviteurs (manahune). Ari’i et manahune engendrèrent les nobles (ra’atira). C’est ainsi qu’en s’unissant les uns aux autres, naquirent, tous issus de manière plus ou moins directe du couple divin, les humains de ce monde. Ceux-ci se répartirent l’espace en fonction de leur degré de proximité consanguine divine. Ils se le répartirent aussi entre fratries et/ou “pirogues sociales” = va’a mata’eina’a, en tenant compte des aptitudes des sols. Il était essentiel que sur chacun de ces espaces, chaque groupe puisse vivre et s’épanouir. Ainsi, un groupe d’appartenance commune se voyait attribuer un domaine allant du sommet de la montagne au récif et au-delà du récif, au “trou” à thons.
Les groupes de danse des districts devenus “communes” déclinaient et parfois déclinent encore leur identité en rappelant leur appartenance à un espace inscrit dans le temps. Cet espace fournit : matériaux de construction-fabrication de fare, pirogues, temples, vêtements. Parcouru de rivières rafraîchissantes aboutissant au lagon nourricier et à l’immensité océane, il est propice aux plantations vivrières, arbres fruitier et d’ornement. Tel était le ’āi’a où se développait le sens d’une appartenance à une famille, au groupe, une terre et au cosmos.
Il serait saugrenu de vouloir y départager nature et culture, concepts et mots inexistants dans leur langue. Concepts de Popa’ā qui, depuis la Bible, ont placé l’Homme au sommet de la Création avec les résultats désastreux que nous connaissons aujourd’hui.
Les chants, récits mythiques et danses des Tahitiens narrent leurs exploits et aventures, combats et histoires d’amour, de trahison, d’amitié et filiation.
Il s’agit d’une humanité inscrite dans l’espace et le temps où assurer sa nourriture quotidienne s’imposait comme à tout humain sous tous les cieux et en tout temps. Les éléments, phénomènes, plantes, animaux, le vivant et le minéral, l’invisible et le visible, sa propre sauvagerie comme celle des divinités, du climat et des autres semblables, étaient pensés issus d’une même palpitation, d’une même ondulation à vibrations variables se concrétisant dans une extraordinaire diversité de formes vivantes ou inertes, visibles ou pas.
Un marae sacralisait cet espace. Marae où se menait le fondamental rituel du Pa’iatua, “enveloppement des divinités” représentées par des objets grossièrement façonnés et enveloppés dans des to’o reliquaires ou de précieuses étoffes. Il s’agissait de renouveler les enveloppes pour que les divinités répandent le mana de la fertilité sur les humains, la terre et la mer.
Or qui étaient les mieux placés pour l’obtenir des divinités invisibles sinon leurs visibles consanguins directs qu’étaient les ari’i et tahu’a pure, prêtres prieurs ?
De par sa filiation particulière, le ari’i offrait des chances d’être entendu de ses divins parents pour qu’ils déversent le mana de la fertilité sur le groupe humain dont il avait la charge. Être ari’i était une charge et non un privilège. Son prestige se mesurait à sa capactité à redistribuer les produits du labeur et de ce qui semblait pousser et ou vivre tout seul. Il était le medium, le canal du mana divin. S’il se mettait à accumuler, il pouvait être l’objet d’une dépossession musclée et être déchu. Ce qui le différencie totalement des royautés d’ailleurs et de celle née de la collusion missionnaires-Pomare-déserteurs anglais où le King pouvait devenir propriétaire de toute terre sur laquelle il posait le pied, dans un raisonnement totalement inverse aux principes océaniens.
Il n’est pas exclu que le réaménagement de l’espace autour des missions et selon des principes centralisés hors sols ait participé à désorienter encore d’avantage les rescapés des maladies.
Dans le système huiari’i marae (ensemble des ari’i investis sur des marae), s’il était possible de prêter et/ou confier une parcelle de terre, il était impensable de l’aliéner car elle était puissamment sacrée. Aussi les “oiseaux migrateurs” s’évertuèrent à diaboliser le sacré ancestral de populations traumatisées par les épidémies mortelles successives. Ils réussirent et accédèrent ainsi à la propriété foncière. Car ce qui relevait du paganisme maléfique devenait bénéfiquement chrétien quand les indigènes s’en défaisaient au profit de porteurs de Vérité.
Cela explique pourquoi il y a quelques années, des Hawaiiens s’adressèrent aux descendants des missionnaires par ces mots : “Autrefois, vous aviez la Bible et nous possédions les terres, aujourd’hui nous avons la Bible et vous possédez les terres.”
Le principe d’indivision foncière instauré par l’administration française a en grande partie protégé la propriété indigène. Et, aujourd’hui, l’on ne peut que se réjouir de voir des familles sortir de l’indivision. Cela permet de déloger certains qui, en position dominante lors de l’épidémie de grippe espagnole de 1918, ont accaparé le bien familial en spoliant leurs proches. La restitution à l’ensemble pour un partage équitable n’est pas évident, mais possible, et tombe à point nommé même si avec le temps, le nombre d’ayants droit est tel que des décisions douloureuses sont parfois à prendre. Des floués séculaires rentreront enfin quelque peu dans leurs droits jusqu’ici bafoués par leur propre famille, dont certains se réclament princes et princesses. Pourquoi pas ? Ce qui me fait apprécier d’autant plus la République où nous sommes tous logés à la même enseigne de citoyen lambda.
De la reine Mary d’Angleterre, ma grand-mère Marae disait Mere te Quini (sa prononciation de Mary the Queen) et non Mere te ari’i. Dans son esprit, il s’agissait bien de deux systèmes politico-religieux différents.
Ainsi donc, s’il n’y a plus de système hui ari’i marae sacralisant la terre, il n’y a plus non plus de royauté instaurée en temple protestant, sur pilotis ou pas.
Un problème devient de plus en plus crucial toutefois. En effet, attirés qu’ils furent et sont par une certaine douceur de vivre, des Européens, dont des Métropolitains, ont déjà fait grimper les prix du foncier. À ceux-là s’ajoutent des jusqu’ici résidents du Caillou fuyant une potentielle indépendance kanak. Les prix flambent de manière vertigineuse. Et notre gouvernement trouve ça normal. Et notre Assemblée trouve ça normal !
Ça craint ! Qui nous protégera ?
La lecture des mythes nous informe que le panthéon tahitien divin comprenait outre Ta’aroa le dieu suprême, toute une hiérarchie de divinités où les plus prestigieuses étaient dites ari’i, servies par des messagers attitrés, ailés ou pas, traversant l’espace ou s’y téléportant. Elles régnaient sur de plus humbles déités spécialisées en des domaines précis de la vie divinement “appelée à l’existence” (rahu1), fabriquée, (hāmani) et engendrée (fānau) par Ta’aroa.
Le monde était pensé issu de te Pō, la Nuit, où, potentiellement tout ce qui existe, y compris la lumière de te Ao, le Jour, monde des vivants, en émane. De ce “tout en bas” = raro roa mystérieux de Te Pō, Ta’aroa assisté de Tū, a appelé à l’existence (rahu) : Ti’i, le tout premier homme de ce monde. Il lui donna la fille de divinités de haut rang pour femme : Hina-te-’u’utu-maha-i-tuamea = Hina-
l’insatiable-comblée-que-par-l’abondance, mère des humains.
Ces deux divinités, Ti’i et Hina engendrèrent (fānau) les ari’i et fabriquèrent (hāmani) les serviteurs (manahune). Ari’i et manahune engendrèrent les nobles (ra’atira). C’est ainsi qu’en s’unissant les uns aux autres, naquirent, tous issus de manière plus ou moins directe du couple divin, les humains de ce monde. Ceux-ci se répartirent l’espace en fonction de leur degré de proximité consanguine divine. Ils se le répartirent aussi entre fratries et/ou “pirogues sociales” = va’a mata’eina’a, en tenant compte des aptitudes des sols. Il était essentiel que sur chacun de ces espaces, chaque groupe puisse vivre et s’épanouir. Ainsi, un groupe d’appartenance commune se voyait attribuer un domaine allant du sommet de la montagne au récif et au-delà du récif, au “trou” à thons.
Les groupes de danse des districts devenus “communes” déclinaient et parfois déclinent encore leur identité en rappelant leur appartenance à un espace inscrit dans le temps. Cet espace fournit : matériaux de construction-fabrication de fare, pirogues, temples, vêtements. Parcouru de rivières rafraîchissantes aboutissant au lagon nourricier et à l’immensité océane, il est propice aux plantations vivrières, arbres fruitier et d’ornement. Tel était le ’āi’a où se développait le sens d’une appartenance à une famille, au groupe, une terre et au cosmos.
Il serait saugrenu de vouloir y départager nature et culture, concepts et mots inexistants dans leur langue. Concepts de Popa’ā qui, depuis la Bible, ont placé l’Homme au sommet de la Création avec les résultats désastreux que nous connaissons aujourd’hui.
Les chants, récits mythiques et danses des Tahitiens narrent leurs exploits et aventures, combats et histoires d’amour, de trahison, d’amitié et filiation.
Il s’agit d’une humanité inscrite dans l’espace et le temps où assurer sa nourriture quotidienne s’imposait comme à tout humain sous tous les cieux et en tout temps. Les éléments, phénomènes, plantes, animaux, le vivant et le minéral, l’invisible et le visible, sa propre sauvagerie comme celle des divinités, du climat et des autres semblables, étaient pensés issus d’une même palpitation, d’une même ondulation à vibrations variables se concrétisant dans une extraordinaire diversité de formes vivantes ou inertes, visibles ou pas.
Un marae sacralisait cet espace. Marae où se menait le fondamental rituel du Pa’iatua, “enveloppement des divinités” représentées par des objets grossièrement façonnés et enveloppés dans des to’o reliquaires ou de précieuses étoffes. Il s’agissait de renouveler les enveloppes pour que les divinités répandent le mana de la fertilité sur les humains, la terre et la mer.
Or qui étaient les mieux placés pour l’obtenir des divinités invisibles sinon leurs visibles consanguins directs qu’étaient les ari’i et tahu’a pure, prêtres prieurs ?
De par sa filiation particulière, le ari’i offrait des chances d’être entendu de ses divins parents pour qu’ils déversent le mana de la fertilité sur le groupe humain dont il avait la charge. Être ari’i était une charge et non un privilège. Son prestige se mesurait à sa capactité à redistribuer les produits du labeur et de ce qui semblait pousser et ou vivre tout seul. Il était le medium, le canal du mana divin. S’il se mettait à accumuler, il pouvait être l’objet d’une dépossession musclée et être déchu. Ce qui le différencie totalement des royautés d’ailleurs et de celle née de la collusion missionnaires-Pomare-déserteurs anglais où le King pouvait devenir propriétaire de toute terre sur laquelle il posait le pied, dans un raisonnement totalement inverse aux principes océaniens.
Il n’est pas exclu que le réaménagement de l’espace autour des missions et selon des principes centralisés hors sols ait participé à désorienter encore d’avantage les rescapés des maladies.
Dans le système huiari’i marae (ensemble des ari’i investis sur des marae), s’il était possible de prêter et/ou confier une parcelle de terre, il était impensable de l’aliéner car elle était puissamment sacrée. Aussi les “oiseaux migrateurs” s’évertuèrent à diaboliser le sacré ancestral de populations traumatisées par les épidémies mortelles successives. Ils réussirent et accédèrent ainsi à la propriété foncière. Car ce qui relevait du paganisme maléfique devenait bénéfiquement chrétien quand les indigènes s’en défaisaient au profit de porteurs de Vérité.
Cela explique pourquoi il y a quelques années, des Hawaiiens s’adressèrent aux descendants des missionnaires par ces mots : “Autrefois, vous aviez la Bible et nous possédions les terres, aujourd’hui nous avons la Bible et vous possédez les terres.”
Le principe d’indivision foncière instauré par l’administration française a en grande partie protégé la propriété indigène. Et, aujourd’hui, l’on ne peut que se réjouir de voir des familles sortir de l’indivision. Cela permet de déloger certains qui, en position dominante lors de l’épidémie de grippe espagnole de 1918, ont accaparé le bien familial en spoliant leurs proches. La restitution à l’ensemble pour un partage équitable n’est pas évident, mais possible, et tombe à point nommé même si avec le temps, le nombre d’ayants droit est tel que des décisions douloureuses sont parfois à prendre. Des floués séculaires rentreront enfin quelque peu dans leurs droits jusqu’ici bafoués par leur propre famille, dont certains se réclament princes et princesses. Pourquoi pas ? Ce qui me fait apprécier d’autant plus la République où nous sommes tous logés à la même enseigne de citoyen lambda.
De la reine Mary d’Angleterre, ma grand-mère Marae disait Mere te Quini (sa prononciation de Mary the Queen) et non Mere te ari’i. Dans son esprit, il s’agissait bien de deux systèmes politico-religieux différents.
Ainsi donc, s’il n’y a plus de système hui ari’i marae sacralisant la terre, il n’y a plus non plus de royauté instaurée en temple protestant, sur pilotis ou pas.
Un problème devient de plus en plus crucial toutefois. En effet, attirés qu’ils furent et sont par une certaine douceur de vivre, des Européens, dont des Métropolitains, ont déjà fait grimper les prix du foncier. À ceux-là s’ajoutent des jusqu’ici résidents du Caillou fuyant une potentielle indépendance kanak. Les prix flambent de manière vertigineuse. Et notre gouvernement trouve ça normal. Et notre Assemblée trouve ça normal !
Ça craint ! Qui nous protégera ?

Edito




























