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Pour une uchronie théologique

La rubrique des “Grandes plumes” de Tahiti Pacifique est toujours attendue avec curiosité et lue avec la plus grande attention. Ainsi, sa première ligne du numéro 451 (“Après les mensonges d’Église, les mensonges d’État ! Faits de parents indignes ?”, titre l’article de Simone Grand) au sujet des “Anglicans, issus de la low middle class anglaise” pose bien la question des motivations de ces premiers missionnaires de la London Missionary Society à Tahiti. Cela se serait-il passé comme cela s’est passé si ceux du Duff (5 mars 1797) ou du Royal Admiral (10 juillet 1801) avaient été “Anglicans” ?



En fait, ces missionnaires des deux premiers navires de la L.M.S. n’ont rien à voir avec l’Église d’Angleterre, cette véritable Église d’État présidée par un roi (et aujourd’hui une reine). Ils étaient tous des dissidents, des non conformistes, des indépendants issus de multiples courants évangéliques. Ils n’avaient rien à voir avec la hiérarchie de l’Église d’Angleterre ni même avec sa doctrine. Au contraire, ils venaient de milieux très différents, défendaient des positions théologiques contradictoires (même entre eux, puisque deux furent accusés d’arianisme – mais ne purent être expulsés pendant le trajet du Duff – et qu’un troisième, le seul pasteur, fut exclu en 1798 pour avoir voulu épouser une femme païenne). Abandonnés par leur maison-mère pendant vingt ans, ils en restait, à la veille de la bataille de Fei Pi, en novembre 1815, trois du Duff (sur trente) et quatre du Royal Admiral (sur neuf).

De quoi pouvaient-ils alors rêver ? Ils n’avaient pu compter ni sur le premier des Pomare (s’opposant au trafic d’armes du Nautilus en mars 1798 et à la première guerre contre les Teva en 1802), ni sur le second (opposé à la deuxième guerre contre les Teva en 1808) – ils furent très surpris, lors de la troisième, de l’issue de la bataille à Paea – eux qui venaient du mouvement du Réveil et étaient hantés par la nécessité de sauver les âmes avant la fin du monde ! Certainement pas de devenir les souverains d’une utopie…
Héritiers d’un mode de fonctionnement de leurs paroisses d’origine où le pasteur pouvait être élu par sa communauté même sans diplôme théologique, ils découvraient à Tahiti un système d’organisation de type “religieux” et héréditaire avec d’étonnants objets de culte. Comment réagir alors en apprenant qu’un grand prêtre traditionnel de Moorea avait pu jeter au feu ses statuettes un 19 février 1815 ? Ou en lisant ce mot que Pomare leur écrit en tahitien, un an plus tard, demandant que les siennes soient envoyées en Angleterre ?

Décidément, ces premiers missionnaires n’ont rien à voir avec les Anglicans.
Ni même ceux qui arrivent par la suite, après la fin de la Révolution française et après la victoire de Waterloo…

Pourtant, deux nouveaux missionnaires auraient pu avoir cette tentation politique et rêver à pouvoir jouer un rôle dans la nouvelle société tahitienne de l’après-Fei Pi. Le plus célèbre sur ce plan est George Pritchard (arrivé à Tahiti en 1824), exclu de la L.M.S. à sa nomination comme consul d’Angleterre en 1837. L’autre, John Orsmond (arrivé en 1817), exclu lui aussi et nommé chef du culte protestant par les nouvelles autorités dans le cadre du Protectorat, est plus connu puisque sa petite-fille a collecté et reconstitué une partie de ses papiers, publiés à titre posthume en 1928 sous le titre Ancient Tahiti based on material recorded by J. M. Orsmond, puis traduit et publié en France sous le titre de Tahiti aux temps anciens.

Cette proposition des “Anglicans issus de la low middle class anglaise” montre à quel point il est possible et même nécessaire d’imaginer une histoire alternative : et si cela avait été les Anglicans et non les dissidents qui avaient débarqué à Matavai ? Cet exercice d’uchronie théologique aurait le mérite de privilégier cette “réalité du monde commun” en refusant de “transformer le fait en opinion” !

Vendredi 21 Mai 2021 - écrit par Robert Koenig


Robert Koenig

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Bataille de matahiapo dans le bac à sable

Enfin ! Nous connaissons désormais les dates auxquelles pourrait se tenir la fameuse Table ronde de “haut niveau” sur les conséquences des essais nucléaires en Polynésie française, promise par le président de la République Emmanuel Macron : la réunion devrait avoir lieu les 1er et 2 juillet prochains, à Paris. Ce rendez-vous est une “chance” à “ne pas gâcher” selon Édouard Fritch. Mais tout le monde ne l’entend pas de la même oreille que “Doudou”, loin s’en faut ! La majorité des associations de victimes ont déjà annoncé qu’elles n’y participeront pas et les associations religieuses semblent suivre le pas. Dans le camp des opposants, on retrouve bien sûr le leader du Tavini, “Oscar One”, qui voit en cette décision de “Manu 1er” un refus “d’assumer le problème nucléaire en face à face avec le peuple polynésien” et estime qu’il “délocalise le problème à Paris, à 20 000 km de Papeete, pour mieux en contrôler l’agenda, les participants et les conclusions”. Et de scander : “Ni Maohi Nui ni Kanaky ne sont à vendre !”

Une personnalité politique regrette cependant de ne pas avoir été invitée : Gaston Flosse. L’ancien président autonomiste vient d’annoncer la création de son nouveau parti politique, Amuitahira’a o te Nuna’a Maohi, qui remplacera officiellement le Taohera’a Huiraatira en juillet prochain. Il y avait un moment que l’on n’avait plus vu le bout de la queue du “Vieux lion”. Mais le voilà qu’il surgit avec son projet d’État souverain associé à la France. Et rugit sa colère envers “Oscar One” qui a osé considérer, devant la presse, ce statut comme “de la merde”. Dans une lettre ouverte, il fustige son meilleur ennemi : “Après avoir exercé tant de hautes fonctions, et après 44 ans de discours, de gesticulations, de manifestations, de blocage et tant encore, où en es-tu de tes promesses d’indépendance aux Polynésiens ? (…) En vérité, tu as échoué.” Après avoir basculé, sans transition, du orange au bleu (clair), voilà donc que le patron du futur “Amuitahira’a”, ce nouveau parti censé regrouper toutes les sensibilités politiques, commence par attaquer le chef de file de l’indépendance… Tandis que nos étudiants passent l’épreuve inédite du grand oral du bac “nouvelle formule” – un examen sous haute bienveillance –, nos drôles de matahiapo se livrent, eux, à une énième bataille dans le bac à sable ! Au point que certains internautes se sont même amusés à les comparer aux marionnettes du célèbre Muppet Show !

Plus sérieusement, on peut s’inquiéter du contenu de cette Table ronde sur le nucléaire, qui risque fort de ressembler à “une coquille vide”, selon les termes du député Moetai Brotherson. D’autant plus agacé que sa proposition de loi “Prise en charge et réparation des conséquences des essais nucléaires français” a été rejetée, lors de son examen à l’Assemblée nationale par la majorité présidentielle. La République en marche a estimé en effet que c’est la Table ronde du 1er et 2 juillet qui “doit permettre de mettre à plat tout cela”. Alors que peut-on espérer de cette réunion de “haut niveau” ? Nous avons posé la question à Jean-Marc Regnault, maître de conférences honoraire et chercheur associé à l’UPF. Pour ce spécialiste, contributeur régulier de TPM : “C’est la géopolitique qui dictera l’attitude de Paris et non les revendications polynésiennes” (lire pages 8-9). Affaire à suivre…  

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT