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Variations de regards et comportements où les mots ne sont pas les seuls à piéger

C’est fou comme nos attitudes changent et comme ce qui était amical peut devenir, à nos yeux, tour à tour inquiétant, inamical, voire hostile, et comment certains gestes amicaux sont désormais unanimement considérés agressifs. Inversement, des attitudes impolies, voire grossières, deviennent au contraire
des actes de considération respectueuse et d’amitié responsable.



Comment sortirons-nous de cette étrange expérience universelle, non seulement sanitaire, mais aussi relationnelle ?
Comment sortirons-nous de cette étrange expérience universelle, non seulement sanitaire, mais aussi relationnelle ?
Une de mes amies, nonagénaire alerte à l’intelligence aiguë et bienveillante, me racontait il y a peu son premier voyage en Métropole. C’était en décembre 1948-janvier 1949. Il fallait un mois et demi de voya-ge pour aller de Papeete à Marseille.
Huit ans plus tard, je fis le même trajet. En trente jours seulement ! Boursière titulaire du BEPC à 14 ans, je suis allée voir ce qu’il y avait de l’autre côté de l’horizon qui me fascinait et découvrir tout un monde, dont le lycée, en Haute-Savoie.

À Tahiti, il n’y avait rien au-delà de la 3e de collège. Le lycée Paul-Gauguin, et uniquement lui, n’ouvrit ses premières classes à Tahiti qu’en 1959. Il n’accueillait qu’à grand-peine entre un à dix élèves. Il y a fort à parier que l’arrivée programmée des militaires, ingénieurs, soignants et autres personnels administratif et technique du CEA-CEP favorisa cette ouverture, comme elle accéléra la construction de l’aéroport de Tahiti-Faa’a. Ces personnels venaient avec leurs familles, dont des enfants à scolariser au moins jusqu’au bac. Cela faisait partie de leur
package d’expatriation. (Quel curieux mot ! Il n’est utilisé qu’à sens unique.)

Les plus jeunes que moi n’eurent pas à vivre, à peine adolescents, la séparation et le dépaysement qui me furent des aventures fondatrices. Passer son bac à Tahiti fait sans doute partie de la “manne CEP” qui se déversa en profusion de richesses bouleversant les équilibres. Même les plus ardents critiques des retombées radioactives, celles et ceux qui arborent la lippe la plus amère et l’indignation la plus outragée, allèrent à un moment ou l’autre, à la soupe avec avidité. Cette avidité, que je comprends, entraîna d’autres nuisances sur lesquelles l’on n’aime pas trop s’attarder. Ainsi sommes-nous. Pourtant, d’accepter sa part de responsabilité passée expliquant un présent bien réel serait salutaire. Car ce que nous léguons comme héritage n’est pas uniquement matériel. Dans la part immatérielle tout aussi importante, il nous appartient de transmettre le goût du défi et de l’acceptation de ses erreurs pour impulser une dynamique joyeuse et imaginative. Par contre, les dérives dans lesquelles s’enfoncent bien de nos jeunes me laissent penser qu’il leur a été transmis surtout des phrases du genre : “Si ça ne va pas, c’est la faute à la France qui nous doit tout.” Heureusement qu’il n’y a pas que ce discours délétère.

Ceux qui n’ont pas connu l’avant peuvent difficilement ima-
giner la paisible frugalité que nous vivions alors. Un voyage aux Samoa ou Rarotonga peut en offrir une certaine idée. Qui sait si, sans le CEP, nous n’en serions pas au même niveau de sim-
plicité et rusticité ? Et je l’écris sans jugement de valeur pour une réalité ou une autre.
Le fait est que notre destin fut autre. Et nous ne pouvons rien changer au passé. Par contre, nous pouvons accueillir le présent avec bonne humeur et dynamisme.
Prenons pour exemple celui du directeur du Centre des métiers d’art et son équipe. La dernière exposition des élèves primés offre des moments de joie partagée. Ces garçons et filles furent souvent rejetés par l’enseignement classique. Sous la férule patiente et exigeante de leurs maîtres, ils se révèlent aujourd’hui artistes talentueux, en mesure de raconter aussi avec des mots ce que leurs mains guidées par leurs âmes et leur intelligence ont extrait de la pierre, du bois, de la nacre. Instants savoureux.
Cela m’a rappelé la première année du Centre des métiers de la nacre et de la perliculture essentiellement composée de garçons, eux aussi en échec scolaire, un peu voyous. Nous leur fîmes suivre des formations validant des compétences à travailler et vivre dans l’eau : brevet de surveillant de baignade, secourisme, radio, plongée A. J’avais demandé au ministre d’alors, notre actuel président du gouvernement, de venir leur remettre ces diplômes. Ils n’en revenaient pas, ces garçons, de découvrir qu’ils n’étaient pas des imbéciles bouchés à l’émeri comme ils en étaient persuadés jusqu’alors. Ils venaient vers moi en disant : “Madame, j’ai jamais eu de diplôme, c’est les premiers. Je suis pas bête alors ?
Je n’ai pas compris la rage habitant ces syndicalistes exigeant et obtenant mon éviction de ce secteur où les professionnels m’appréciaient. Au-delà des métiers à maîtriser dans une ferme perlière, il y avait tant d’autres choses à partager et offrir à ces jeunes gens prometteurs. Aujourd’hui, j’ignore l’évolution des programmes de formation qu’avec mon équipe nous avions élaborés. Le fait est que l’actuel accusateur public de la France a réussi, en tant que leader syndicaliste, à casser le moteur de ce précieux outil. Pauvres de nous qui laissons encore des gens comme ça parler à notre place.
L’amour de la “mère Patrie”
Revenons à mon amie à bord du cargo-mixte arrivant en vue des côtes françaises. Parmi les passagers, il y avait de jeunes recrues de l’armée. Ils vécurent ensemble des instants d’une émotion puissante. Ils allaient enfin connaître la “mère Patrie”. Ils se mirent à réciter leurs cours de géographie : “1 000 km de Dunkerque à Marseille... “ Chacun relayant l’autre en rythme comme pour un pata’uta’u. Et ça s’exclamait : “France, toi qui nous a embêtés avec ta géographie, ton histoire, nous allons enfin pouvoir te toucher, te regarder.” Un autre d’ajouter : “Dès que je descends, j’embrasse le sol.” À l’école, ils avaient tous appris l’amour de la “mère Patrie”. Ils chérissaient la France malgré (ou à cause de...) la distance spatiale. Cette génération-là n’aimait et n’aime toujours pas le terme “Métropole” qui ajoute une distance affective et tente de faire croire en même temps que Tahiti c’est la France où des agents de l’État s’expatrient ! Les paradoxes rendent fous, le savez-vous ?

Zut, alors ! Il faut être cohérent, soit c’est la France et nul Français ne s’y expatrie car, en tant que citoyen français, il peut y acheter une terre comme tout indigène des îles qui devrait être considéré comme un Français à part entière et bénéfi-
cier des mêmes avantages quand il s’agit pour lui d’expatriation dans l’autre sens. Je crois savoir que les militaires nés ici sont moins bien traités dans l’Hexagone que les Hexagonaux. Il y a urgence à revoir le vocabulaire et rappeler aux syndicats français si sourcilleux quant aux discriminations de réviser leurs notions d’équité.
Parlons d’autre chose. Avez-vous remarqué qu’accueillir des amis ne se fait plus en ouvrant ses bras, mais en brandissant horizontalement son poing ? Ou son coude ?
Et nous continuons à nous comporter en nous considérant mutuellement comme des pestiférés. Voilà une bien étrange période vécue sur la terre entière.
Comment sortirons-nous de cette étrange expérience universelle, non seulement sanitaire, mais aussi relationnelle ? Quelque part, c’est comme si le coronavirus décelé en 2019 avait fabriqué un marquage identitaire singulier commun à toutes les sociétés humaines de notre temps. Phénomène à suivre avec attention.

Vendredi 2 Juillet 2021 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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Fritch fait pschitt

L’horrible réalité sanitaire que nous vivons est devenue insupportable, notre pays enregistrant désormais les pires statistiques à l’échelle mondiale. Les morts (plus d’un demi-millier de décès) se ramassent à la pelle, par dizaine, voire vingtaine, selon les jours. Les familles doivent enterrer elles-mêmes leurs défunts avec leurs propres moyens, le personnel de santé est à bout de souffle, les covidés s’asphyxient et les renforts sanitaires arrivent au compte-gouttes… Chacun d’entre nous retient sa respiration ! Mais nul ne parvient à trouver un ballon d’oxygène dans la gestion de la crise proposée par le président de la Polynésie française. Après “l’affaire du mariage”, ses propos déplacés envers les journalistes locaux (relayés et condamnés par la presse nationale), puis l’enterrement de son directeur de cabinet en grande pompe, voilà que “Doudou” s’en remet maintenant à Dieu en pleine hécatombe. Et de s’énerver de plus en plus ouvertement face à l’insistance des médias, qui exercent pourtant leur métier en demandant simplement des réponses à leurs interrogations. Au lieu de lancer des appels désespérés au jeûne, on aurait pu penser qu’il lancerait plus vite et plus fort des appels du pied pour obtenir de l’aide de l’État pour de nouveaux personnels soignants, et qu’il saisirait le problème de la santé à bras-le-corps en lançant plus tôt de vastes campagnes de lutte contre l’obésité, le diabète, l’alcoolisme et les maladies chroniques dont souffre plus de la moitié de notre population. Que nenni, il allume 500 bougies, saute son petit-déj’ et se tourne vers le Tout-Puissant. Ainsi, au cœur de la tempête, le capitaine Fritch fait… pschitt !

Une autre maladie est aussi à traiter en urgence : celle des fake news autour de la vaccination qui contaminent les réseaux sociaux, avec leur déferlement de violences dans un monde qui ne pourrait être autre que manichéen. Nous sommes tous libres de faire ce qui nous semble le mieux pour nous et ceux que nous aimons. Pour autant, si le sujet est aussi clivant, c’est parce qu’il nous force à positionner un curseur entre notre liberté individuelle et notre responsabilité collective. Nous consacrons une analyse économique de cette thématique intéressante dans un dossier à retrouver en pages intérieures (lire pp. 14-19).
Si la communauté scientifique s’accorde à dire que la vaccination est l’arme la plus efficace pour nous protéger et nous permettre de recouvrer notre liberté, les politiques devraient cependant tout faire pour éviter que la question de la vaccination ne soit discriminante et ne se transforme en ségrégation sociale. Or, l’obligation vaccinale que vient de sortir le Pays aux forceps pour imposer certaines professions à s’injecter les doses anti-Covid pourrait attiser les tensions et nous diviser. Que le gouvernement donne l’exemple ! Tous les élus ne sont pas vaccinés, y compris certains des plus hauts représentants du Pays. Coincé dans les cordes, Fritch s’est engagé à ce que la classe politique montre la voie à suivre ; on voudrait y croire, mais à TPM, on est comme Saint Thomas…

Retrouvons le chemin de la cohésion sociale, menons des actions durables et soyons solidaires. Toute la rédaction de Tahiti Pacifique se joint à moi pour soutenir les foyers endeuillés, fa’aitoito à tous ! Le Covid a touché aussi nos équipes, ce qui nous a contraints à publier votre magazine avec une semaine de retard, mais nous tenons à vous offrir, malgré la crise que traverse également la presse, toujours cette goutte de liberté dans l’océan. Celle-là, vous pouvez en prendre plusieurs doses sans crainte, elle est totalement inoffensive. 
Dominique Schmitt

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT