Menu


Des mots frappés d’interdit, de tapu



En 1790, le chef Tū devient roi et prend le nom de Pōmare – de mare (tousser) et pō (nuit) – en hommage à son enfant chéri, décédé de la tuberculose. Les mots pō et mare devinrent tapu, remplacés par ru’i et hota. (Illustration : Tableau d'Antonia Zatta, vers 1790)
En 1790, le chef Tū devient roi et prend le nom de Pōmare – de mare (tousser) et pō (nuit) – en hommage à son enfant chéri, décédé de la tuberculose. Les mots pō et mare devinrent tapu, remplacés par ru’i et hota. (Illustration : Tableau d'Antonia Zatta, vers 1790)
Ma fenêtre s’ouvre sur des hibiscus et tiare tahiti à travers les branches desquelles des bougainvilliers offrent leur luxuriance parme sous les bouquets blancs du frangipanier. Au-delà du mur de clôture, l’église mormone dresse sa découpe en béton. Plus haut, des maisons en ciment abritent des familles tournant le dos au cimetière chinois qui les surplombe. Majestueux, les flancs verts bleus du vieux cratère créateur de Tahiti descendent doucement vers la mer. Au cours de la journée, le soleil éclaire tour à tour ces éléments et en révèle d’autres. Ce socle volcanique océanique océanien s’est vu et se voit encore traversé par des influences venant de tous les horizons de la planète. Les passions véhiculées par les vents et les mots d’origines multiples s’y concrétisent.

Chaque langue façonne la cavité crânienne au point qu’un monolingue ne perçoit et n’énonce les sons d’une autre langue qu’à travers le prisme de l’ouïe et de la parole nées de ce façonnement. Après avoir en vain brutalisé l’intérieur de sa boîte crânienne, ma grand-mère maternelle ne pouvait dire Martin autrement que Mareta ou Marta. Le son "in" lui échappait. Sauf à y être né ou y être arrivé tout petit, les Métropolitains vivant à Tahiti, même depuis des lustres, ne peuvent dire : Mā’ohi = Indigène, autrement que Mahoi qui n’a aucun sens.
Aux Samoa, au XVIIIe siècle, le capitaine Cook entendant tapu pour la première fois le restitua en taboo, entendu tabou par les Français. Ce mot adopté tel un objet précieux par les élites intellectuelles occidentales fut et est dédaigné par les érudits tahitiens qui lui préfèrent Ture, dérivé de l’hébreu "Torah" pour dire la loi, y compris celle de la République française ! C’est dire le succès de la manipulation missionnaire des mots aboutissant à affaiblir et même enlever la faculté de penser. Au nom de la foi !
Aux temps anciens, des mots étaient si chargés de mana qu’il était interdit de les prononcer sous peine de sanction qui pouvait tomber sur le coupable sans intervention autre que son intime conviction qui suffisait à le terrasser. Parmi les mots bannis de la sphère de l’usage commun et réservés à un usage sacré, il y eut = nuit et mare = tousser.
Tahiti vivait les derniers temps du système Huiari’i marae où les ari’i suprêmes recevaient l’investiture sacrée, tapu, sur les prestigieux marae des Teva et des Vehiatua. Tū guerroyait contre ces familles pour leur arracher le pouvoir. L’île était dévastée par les épidémies mortelles introduites dès le débarquement de Wallis, en 1767. La tuberculose semait ses infirmités, lacérait les poumons, plongeait les familles dans le deuil. Un enfant de Tū mourut après des jours et nuits de toux désespérées. En souvenir de cet enfant chéri taraudé de douloureuses toux nocturnes, Tū prit le nom de Pōmare = Tousse la nuit. Les mots et mare devinrent tapu, remplacés par ru’i et hota.
Les mots racontent des péripéties de l’histoire des sociétés dont la santé culturelle peut être jaugée à la résistance opposée à la volonté de tiers étrangers à imposer leurs mots à la place de ceux qu’un peuple s’est choisis pour apprivoiser le monde. Ainsi, les Chinois, leurs langues et pays furent identifiés Tinitō par les Tahitiens. Récemment, certains de leurs descendants exigèrent d’être appelés Taina, prononciation supposée tahitienne de l’anglais China ! Est-ce la ritournelle moqueuse suite à la défaite chinoise lors de la guerre sino-japonaise qui en est la cause ? Taina en barrerait-il le souvenir humiliant ? Contrairement à l’Académie française qui enregistre l’usage autochtone des mots, l’Académie tahitienne se soumet à une exigence allochtone (dico 2017). Bientôt "chou chinois" devra se dire pota taina au lieu de pota tinitō, même si taina désigne le gardénia ! Quels étranges gardiens de la langue tahitienne nous avons là !

En Métropole, ce sont les commentateurs de tout poil, maîtres de la parole publique qui trahissent la langue française et non l’Académie. C’est d’un dernier chic que de parler un franglais affadissant cette si belle langue. Et ça n’aide pas à penser, comme le prouvent les surgissements émotionnels où les slogans priment sur la réflexion. Et ce sabir plutôt chic s’accompagne d’une tendance à apposer un tapu sur des mots échos d’un passé peu reluisant, voire monstrueux, réveillant sans doute une conscience coupable.
Ainsi en est-il du mot "race" qui servit d’alibi et de support à des idéologies justifiant les colonisations génocidaires et/ou ethnocidaires, l’esclavage funeste et la Shoah de sinistre mémoire. Des mots permirent de justifier l’injustifiable dépouillement de groupes humains de leur humanité en les dépossédant de leurs croyances, langues, terres et coutumes ; de les déporter, torturer et exécuter en masse dans un déchaînement de sauvagerie inégalée. Au nom de la civilisation ! ! ! Persuadant chacun qu’il ne s’agissait somme toute que de "sauvages" sur lesquels les "Civilisés" avaient tous les droits dont celui de les faire disparaître de la surface du globe.
Aussi, est-ce avec amusement que j’observe de mon autre fenêtre, celle ouvrant sur le monde, le débat autour de l’expression "ensauvagement de la société française". Lancée par un descendant de colonisé – c’est-à-dire, aux ancêtres traités de sauvages – cette expression n’a pas le même poids que pour quelqu’un aux ancêtres qui ne furent jamais traités tels.
Selon le contexte, le locuteur, l’auditoire, le lieu, le ton, l’époque, le sens des mots varie. Les charges affectives d’intensité variable aux registres d’une infinie diversité vont de l’allergie exacerbée à l’émotion chaleureuse, en passant par la sidération, l’indifférence, l’amusement…
Mon père aimait transformer les insultes en paroles amicales et tendres. Au temps où l’Indochine et l’Algérie secouaient le joug colonial, le mots nha que (prononcer "niacoué") = paysan indochinois, était une insulte raciste adressée aussi aux Tahitiens. En passant par sa bouche, ça devenait gentil. Tout comme "bougnoule" dont je n’ai perçu le poids du mépris que bien des années plus tard en allant étudier en Métropole.
Aussi, lorsque j’assiste à ces batailles sémantiques menées avec le plus grand sérieux, je me dis que tous ces gens se prennent bien trop au sérieux. Ils devraient puiser dans la culture des peuples où il y a toujours un poète comme Prévert ou Senghor, un chansonnier ou un inconnu comme mon père qui se rit des mots et les aime tellement qu’il en détourne le sens maléfique pour en faire des jouets inoffensifs et même bénéfiques.
Ce pouvoir de magicien peut être offert à chacun des vivants de la planète pour peu que l’on sache neutraliser les mots stérilisant la pensée. Ce qui devrait être tapu, ce ne sont pas tant les mots, sinon le silence sur leurs utilisations au cours du temps.

Vendredi 18 Septembre 2020 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Vendredi 2 Octobre 2020 - 08:34 La féminité a-t-elle besoin de s’exhiber ?


Simone Grand

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel





Doudou et la “positive attitude”

Doudou et la “positive attitude”
On connaissait déjà le “dîner de cons”, place désormais au “bal des positivons”. Le concept est simple : il s’agit de positiver le plus possible face au Covid-19 et d’adopter l’attitude du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Et… on a trouvé notre champion : Doudou, bien sûr ! Imbattable à ce petit jeu, il n’a d’abord pas supporté que Taote Raynal lui tienne tête lors des points presse et lui a mis un revers de la main droite pour reprendre la partie de la main gauche. Puis, c’est avec Dodo que cela s’est corsé… Finalement, les cas actifs ont explosé, les morts ont commencé à tomber, alors aux oubliettes la transparence ! Le peuple d’en bas n’a qu’à se contenter de voir défiler des chiffres balancés par le service com’ de la Présidence, avec des carrés épidémiologiques qui changent, sans aucune explication ni commentaire sur tel ou tel décès. Mais c’est lors de son voyage à Paname que Doudou a réussi à décrocher le pompon. Tellement heureux de retrouver Macron et ses copains du gouvernement central, mais aussi de leur présenter ses nouvelles ouailles locales, qu’il en a oublié la distanciation physique et le port correct du masque, avant d’être déclaré positif au Covid-19 à son retour au fenua ! Chapeau l’artiste, la “positive attitude” a payé et même le président français a failli en faire les frais. On n’est pas passé loin du combo parfait, peut-être la prochaine fois.
Il convient de saluer notre héros local, qui, comme le rapporte un communiqué officiel, “conscient de la vivacité de la propagation du virus à Paris (…), a néanmoins pris le risque d’aller à la rencontre des autorités nationales, pour défendre des dossiers vitaux pour la Polynésie”. Cette “mission nécessaire” de Doudou a suscité la risée de nos confrères de la presse écrite. Le Monde, par exemple, va droit au but : “Les élections sénatoriales, qui ont regroupé le 27 septembre à Papeete des grands électeurs venus de toutes les îles, ont pu participer à la diffusion du virus dans les archipels. Malgré les appels à respecter les gestes barrières, beaucoup d’élus se sont embrassés, comme le veulent les coutumes polynésiennes.” D’ailleurs, les ministères et les mairies sont, eux aussi, de plus en plus “positifs” avec une flambée de “covidés” ces dernières semaines. Quant au lycée du Diadème, la plus grosse structure scolaire du fenua (2 300 élèves, 250 profs), il s’est montré si bon élève en la matière que l’établissement a dû fermer ses portes. Et quand on sait que Doudou, censé montrer l’exemple, a assisté, une petite semaine seulement après sa contamination, à la grande fête solennelle pour les 90 ans de Monseigneur Coppenrath, on reste sans voix. De quoi créer de bons gros clusters !
Il nous reste donc plus qu’à “positiver” aussi et guetter le pic épidémique, en espérant que les 60 lits en réanimation du Centre hospitalier suffiront à surmonter cette crise sanitaire interminable. Dans ce “bal des positivons”, Macron reste évidemment le chef d’orchestre suprême. Et il a encore changé le tempo : depuis le 17 octobre, les grandes métropoles françaises sont soumises à un couvre-feu – qui est en réalité un confinement partiel sur le temps libre –, et “la règle des 6” doit être appliquée pendant que les transports en commun sont bondés et que lycéens et étudiants s’entassent dans des classes. “Continuez à travailler comme d’habitude”, nous dit notre cher président, mais sachez-le : “Les plus précaires sont les premières victimes.” Nous voilà prévenus ! On a de plus en plus hâte de le recevoir à domicile à la fin du premier trimestre 2021…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT