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Le reo tahiti en sursis ?



Les récentes études réalisées par l’Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) sont alarmantes : on ne parlera plus tahitien d’ici une cinquantaine d’années. “Si on ne fait rien, dans une génération nous aurons affaire à une langue morte”, alerte même le linguiste Jacques Vernaudon. Les langues polynésiennes, et en particulier le reo tahiti, sont en danger ; c’est pourquoi il est urgent d’agir pour sauver ces formidables vecteurs d’expression de la pensée, qui sont autant d’instruments magiques pour apprivoiser le monde et se libérer. Dès son arrivée au fenua, en 1801, John Davies, considéré par certains comme le père de la linguistique polynésienne, est fasciné : “La langue tahitienne possède une beauté et une énergie dont les Européens n’ont aucune conscience”. Pourtant, à partir de l’Annexion en 1880, toutes les entités publiques et religieuses sont tenues d’enseigner le français et d’interdire l’usage du tahitien. Ainsi, durant un siècle, les Polynésiens sont victimes d’une politique d’assimilation intensifiée dans les années 1960, où l’hégémonie de la langue de Molière est affirmée et la stigmatisation du reo tahiti, systématique. En classe, les enfants qui “osent” s’exprimer dans leur langue maternelle sont même brimés et punis… jusqu’à être obligés à porter un bonnet d’âne !
De cette époque, John Doom, grand défenseur du reo tahiti, racontait : “Un triste procédé m’a beaucoup marqué au cours de ma scolarité à Mataiea. Presque tous les jours d’école, c’est moi qui avais le symbole, une petite pierre qu’un camarade te remettait lorsqu’il t’entendait parler tahitien, car cela était interdit. À la fin de la journée, celui qui avait le symbole, avait le choix : soit écrire cinq cents fois « Je ne dois pas parler tahitien à l’école » ou alors arracher cinq cents pieds de sensitive dans la cocoteraie proche de l’école. Certains d’entre nous devinrent experts pour attacher ensemble cinq crayons à papier avec le bon écartement pour correspondre aux lignes du cahier, ce qui fait qu’en une fois on pouvait écrire cinq lignes !” Aujourd’hui, quelle est la place des langues polynésiennes dans notre société ? Comment les faire survivre et leur donner un second souffle après avoir interdit leur pratique ?
Les nouvelles applications sur smartphones, les dictionnaires en ligne, ou encore l’apprentissage 2.0 via des plateformes sur la Toile facilitent désormais l’accès aux langues, mais il convient d’aller plus loin. Le Pays l’a enfin compris en créant depuis 2019 des écoles bilingues français-tahitien à parité horaire. Ce dispositif devrait être renforcé à la prochaine rentrée scolaire, puis être, étendu, à terme, à l’ensemble des archipels. Marc Maamaatuaiahutapu dit Maco Tevane, ancien président de l’Académie tahitienne et ministre de la Culture, considérait : “La langue, ne l’oublions pas, est un des chaînons qui nous relie à notre passé et à nos origines, c’est un patrimoine que nous ont légué nos ancêtres et que nous devons préserver pour qu’à notre tour, nous le léguions à nos enfants. Elle est un rempart contre la banalité de la culture uniformisante qui nous envahit de plus en plus, et de jour en jour.” Famille, École, société civile : c’est donc l’affaire de tous. Pour reprendre la délicieuse formule de notre chère Simone Grand, chroniqueuse bien connue des lecteurs de TPM : Redonnons du sens aux mots ! Le reo tahiti doit être comme un bonbon qui se savoure…”.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Vendredi 4 Décembre 2020 - écrit par Dominique SCHMITT


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Vendredi 18 Décembre 2020 - 09:02 Papa Noera, protège notre tapa !


Dominique SCHMITT

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La mémoire des essais nucléaires au risque d’Alzheimer…

Après la publication de notre dossier consacré à une arnaque au tapa “made in Thailand” envahissant le marché polynésien (lire TPM n° 445 du 18 décembre 2020), qui a suscité l’indignation dans le monde de la culture, le soutien du Pays affiché aux artisans quelques jours plus tard devant les médias étonne pour ne pas dire détone… En effet, le gouvernement a laissé filer un trafic de “faux tapa” qui inonde depuis une vingtaine d’années les curios, les musées et même aujourd’hui certains hôtels de luxe, mais il n’hésite pas à s’afficher fièrement en grand défenseur des artisans pour une opération lancée dans les magasins Carrefour et Champion pour les fêtes de fin d’année. Cherchez l’erreur…

Autre actualité qui nous fait dresser les poils, au rayon des archives militaires cette fois : l’historien Jean-Marc Regnault nous alerte sur la récente complexification de l’accès des documents dont la communication porte atteinte au secret de la défense nationale. Alors que la loi du 15 juillet 2008 relative aux archives, inscrite dans le code du patrimoine, prévoyait un délai de cinquante ans pour autoriser leur consultation, une révision des dispositions en 2011 a précisé que tout document portant un marquage “Secret Défense”, dit “classifié au titre du secret de la défense nationale”, devait être déclassifié par l’autorité compétente avant communication… Eh bien figurez-vous que la situation s’est aggravée depuis 2020 en raison d’une interprétation de plus en plus restrictive de cette instruction interministérielle, qui a entraîné le blocage de nombreux fonds aux Archives nationales, aux Archives du Centre d’histoire de Sciences Po à Paris, comme aux archives de la Défense. En clair, cela signifie que des documents qui étaient librement communicables et communiqués, des documents qui avaient été publiés dans de nombreux livres d’Histoire, sont désormais… inaccessibles ! C’est l’objet de notre dossier de Une pour ce premier numéro de l’année (lire pages 14 à 16). Pourquoi l’État poursuit-il sa politique de l’autruche et fait tout pour cacher la vérité historique ? Y aurait-il tant de secrets inavoués et inavouables ? La reconnaissance du fait nucléaire serait-elle un perpétuel combat ? D’ailleurs, y aura-t-il jamais un Centre de mémoire des essais en Polynésie ? La question est posée.

Enfin, parce que nous aimons aussi vous faire vous évader, retrouvez notre portrait haut en couleur de Titouan Lamazou (lire pages 18 à 25). Artiste talentueux et navigateur insatiable, celui qui a été piqué au tiare il y a plus de quarante ans déjà a décidé de poser l’encre et les pinceaux au fenua. Découvrez un homme d’exception, qui confie avoir une “empathie sociale congénitale”, mais également un peintre de génie, qui a eu à cœur de créer une gamme de produits dérivés de ses œuvres privilégiant une coopération locale avec l’ambition d’une production 100% “made in Tahiti. Un bel exemple d’énergie positive, dont nous devrions nous inspirer. Toute la rédaction de Tahiti Pacifique vous souhaite, chers lecteurs, une excellente année et vous adresse ses meilleurs vœux pour 2021.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT