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Jacques a dit, Jacques a fait



Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Jacques Chirac n’est plus. Il a tant marqué son passage dans nos vies qu’il emporte avec lui, un peu de chacun de nous. Et c’est à qui racontera ce qu’il a dit ou n’a pas dit, ce qu’il a fait et n’a pas fait. Dans sa longue vie, essentiellement vécue sous les ors de la République, il y a des mots et des actes applaudis, d’autres haïs (la reprise des essais nucléaires…) et d’autres moqués ("Super Menteur", "Roi fainéant"…)

Parmi ses hauts faits, il y eut le "non" à la guerre en Irak décidée par la Maison Blanche. Ce "non" a conduit des Américains en colère à verser du vin français dans les égouts de leurs villes !... Avec le recul du temps, cette réaction paraît puérile, comme d’ailleurs toute action inspirée par la colère, même si celle-ci est actuellement hissée au rang de vertu par les tenants de l’anarchie. D’autant plus puérile, donc, qu’en se soumettant à la décision guerrière, c’est le sang de leurs boys qui fut versé dans les sables du Moyen-Orient, en plus de celui des habitants dont des parents et proches survivants s’en furent accroître les rangs des extrémistes y ensanglantant villes et villages ainsi que les rues, gares, salles de spectacle et églises d’Europe.
Ce "non" lancé à la tête de la première puissance mondiale, chevaleresquement relayé par Dominique de Villepin à l’Organisation des Nations unies, fut comme une irruption de la culture française classique digne des alexandrins de Corneille et Rostand étudiés au collège.

Chirac était indubitablement un homme de grande culture, imprégné de références citadines et paysannes ancestrales. Il était aussi passionnément curieux de celles qu’il se refusa d’appeler primitives et nomma faute de mieux "arts premiers" en signe de respect. L’élégance le caractérisait, y compris dans ses manifestations chaleureuses d’une sympathie offerte à qui voulait l’accepter.

Mais il avait sa part d’ombre qui lui valut des mises en examen et condamnations pour prise illégale d’intérêts et autres détournements de fonds publics pour financement illicite de son parti. Il est étonnant de voir comment ces actes lui sont pardonnés, à l’heure où quelques homards d’un dîner de président de l’Assemblée nationale entraînent la démission du même homme devenu ministre ! Sa prodigieuse vitalité et sa dégustation gourmande des plaisirs de la vie jouent sans doute en sa faveur. Comme si cet amour débordant pour la vie faisait se sentir aimable même le plus grincheux des contribuables.

L’opinion publique a ses emballements et sautes d’humeur où, aujourd’hui, la haine colérique est hélas, le must de beaucoup.

Jacques Chirac aima nos îles, offrant à Gaston, son grand ami, son "frère", au nom de la République, des faveurs exceptionnelles. Outre un statut de Pays taillé sur mesure, furent déversées des sommes importantes qui, malheureusement, furent trop souvent mobilisées dans le bling-bling, la promotion de la médiocrité, de l’assistanat et de la mendicité. Au point de rendre ces non-valeurs, traits culturels remarquables du fenua. Toutefois, ce constat désabusé mérite aujourd’hui d’être nuancé. En effet, en décorant les deux dames de qualité que sont Éliane Chungue et Suzanne Chanteau, l’actuel président du Pays répare quelque peu le stupide traitement méprisant qui leur fut infligé il y a vingt ans. Comme un baume bienvenu, je reçois cette information qui me réconcilie un peu avec nos gouvernants et me redonne de l’espoir pour l’avenir de nos enfants.

L’histoire de la Polynésie française n’est pas celle des autres colonies françaises. N’oublions pas que la première colonisation fut anglo-protestante ombrageuse, avec des menaces de peine de mort pour la moindre parole d’insoumission et même de simple moquerie, voire d’une grimace ! Elle combattit et mit fin au système des chefferies huiari’i pour instaurer une royauté à la mode anglaise tropicalisée. La deuxième colonisation fut française et laïque, traitant la religion catholique comme la protestante, au grand dam de celle-ci. Mais c’était trop tard pour la religion autochtone aux marae profanés et saccagés. Pourtant, les rituels sacrificiels ne tournaient pas forcément autour d’offrandes humaines. Exception faite des habitants des Îles Sous-le-Vent qui furent d’abord des sujets, les Tahitiens furent immédiatement citoyens, avec tous les droits et devoirs inhérents à ce statut détenu par les citoyens hexagonaux. Les affrontements furent rares et, quand il y en eut, sous les bannières anglaise et française, combattirent des insulaires parfois de la même famille. Aussi, le commandant Bruat transforma sa victoire en cérémonie de réconciliation.

Contrairement à bien d’autres colonies, les mariages mixtes furent nombreux malgré les réticences missionnaires désirant préserver les indigènes des influences européennes autres que les leurs. Puis, après une longue période de tranquillité, où la lutte contre les maladies infectieuses tint une place importante, vint le temps nucléaire, faisant éclater non seulement ses 193 bombes mais, aussi, la société majoritairement rurale qui s’était formée depuis 1889. En 1995, quand Chirac relança les expérimentations suspendues par Mitterrand, des franges de la population se révoltèrent incendiant et pillant l’aéroport et la ville. Alors que pour les précédents tests, la population fut plutôt tranquille. Ignorante, tout comme de nombreux "expatriés", y compris médecins, des potentiels dangers encourus, ce fut à qui amassera le maximum d’argent en travaillant sur les sites ou en construisant des maisons à louer sur les terres familiales.

Les revendications à l’indépendance se firent plus fortes, mais le statut d’autonomie de Jacques Chirac offrit aux politiciens locaux de quoi satisfaire leurs ambitions de pouvoir avec le filet de sécurité de l’appartenance à la Nation française. Que la Justice, la Monnaie et l’Armée demeurent de compétence d’État ne gêne pas tant que ça, sauf quand la Justice s’intéresse à la gestion des fonds publics. Ce fut et c’est une sorte d’indépendance confortable.

Le passage par une phase de médiocratie semble une étape obligée à toute décolonisation. Ailleurs, elle fut non seulement dispendieuse avec captation de richesses du Pays par une caste locale peu scrupuleuse, mais elle fut aussi sanglante. Ici l’effusion de sang nous fut et nous est épargnée. Apprécions.

Toutefois, si certains aiment la rumination d’un passé distribuant des rôles de gentils colonisés et de méchants colonisateurs, notre réalité familiale aux origines multiples nous invite à faire le bilan du passé pour y puiser l’élan vital indispensable à la construction d’une société où chacun aura sa chance d’épanouissement. Cela sans oublier la responsabilisation de chacun dans la conduite de sa propre vie. Aux temps anciens, chacun se devait d’œuvrer à satisfaire ses propres besoins élémentaires et de produire suffisamment pour entrer dans le processus de dons et contre-dons. Celles et ceux qui refusaient les efforts étaient considérés ’aiha ("débris","se contenter des restes"). La société d’autrefois ne pouvait se permettre le luxe de nourrir des improductifs. Même si aujourd’hui, nous pouvons financer les soins des passivement accros au sucre, à la cigarette et malbouffe, il est temps de leur faire comprendre qu’ils doivent assumer une part de leurs dépenses. La responsabilisation de sa propre santé est une forme de respect et la reconnaissance d’une humanité totale, une décolonisation individuelle.

Jeudi 3 Octobre 2019 - écrit par Simone Grand


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Décès du nourrisson aux Marquises : “je suis Hoane”…

Décès du nourrisson aux Marquises : “je suis Hoane”…
Jacques Brel chantait "le temps s’immobilise aux Marquises et gémir n’est pas de mise"… Mais après le décès du bébé marquisien, lors de son évacuation sanitaire le 6 octobre dernier, le Fenua Enata hurle sa colère et ses cris font résonner toute la Polynésie. Alors que le 4 juillet dernier, l’accouchement d’une femme de Bora Bora pendant son transport à bord d’un hélicoptère "Dauphin" nous avait tous émus, ce drame, le deuxième en trois ans aux Marquises, nous assomme cette fois, tel un violent coup de casse-tête, et repose la problématique récurrente des évasans, notamment dans les îles éloignées et isolées. Les habitants de la "Terre des Hommes" s’interrogent encore sur les conditions extrêmes de cette évasan qui a nécessité le transfert du nourrisson en speed-boat depuis Ua Pou jusqu’à Nuku Hiva, faute de vraie piste sur l’île native du petit Hoane Kohumoetini et d’hélicoptère affecté aux Marquises… Édouard Fritch a aussitôt demandé l’ouverture d’une enquête afin de "faire toute la lumière sur les circonstances et les responsabilités éventuelles".

Mais cette annonce présidentielle rassurante a été entachée par la sortie de piste de Jean-Christophe Bouissou, ministre des Transports interinsulaires et porte-parole du gouvernement, dont la réaction ahurissante a été sévèrement taclée sur les réseaux sociaux : "Lorsque des gens décident, par exemple, d’aller vivre sur un atoll isolé, sans qu’il y ait de port sans qu’il y ait d’aéroport, il est bien clair que s’il se passe quelque chose, que ce soit sur un enfant ou sur un adulte, nous n’avons pas la même capacité de réaction que si on le faisait par rapport aux Îles Sous-le-Vent ou des îles qui sont plus structurées et plus habitées." Un discours contradictoire pour ne pas dire irrespectueux, dont il a reconnu lui-même "la maladresse". D’autant qu’il déclarait le même jour, à l’issue d’une réunion du Schéma d’aménagement général de Polynésie, qu’il travaillait pour "un développement qui prévoit l’inversion des flux migratoires afin de permettre aux gens de retourner dans les archipels et faire en sorte de pouvoir vivre dans les archipels. Naître, vivre et peut-être aussi mourir dans les archipels, mais dans de bonnes conditions."

Du haut de ses 3 mois, le petit Hoane n’a pas choisi en effet de vivre à Ua Pou. En outre, la mort du garçonnet rappelle douloureusement le coût humain d’un tel éloignement insulaire pour la collectivité : 10 à 15 décès par an seraient liés aux difficultés de transport aux Marquises, selon la directrice de l’hôpital de Taiohae (Nuku Hiva). "Nous, les Marquisiens sommes totalement délaissés par les pouvoirs publics, il faut que cela cesse !", s’est insurgée Julie Bruneau, résidente à Ua Pou, qui a perdu son bébé de 9 mois dans les mêmes circonstances. "Cela suffit, il ne faut plus de sacrifice humain", a grondé, lui, Rataro, le grand-père de la victime. Dans le cadre de l’audition de Thierry Coquil, directeur des Affaires maritimes au ministère de la Transition écologique et solidaire, le sénateur Michel Vaspart est d’ailleurs revenu, le 2 octobre dernier, sur la situation particulière et précaire du sauvetage en mer en Polynésie : "Je dois vous dire, pour être marin moi-même, que j’ai eu honte, je dis bien honte, de voir le canot de sauvetage aux Marquises et de voir le canot de sauvetage à Papeete !" D’autres bébés doivent-ils encore mourir pour que le Pays réagisse enfin et traite tous les Polynésiens sur le même pied d’égalité en leur offrant des conditions d’accès aux soins identiques ? "Je suis Marquisien". "Je suis Hoane".
Repose en paix petit ange. n

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt