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La contagion émotionnelle



Voir, en direct, un policier tuer un homme sous l’œil indifférent de ses trois collègues a bouleversé, révulsé le monde entier.  Crédit photo : DR
Voir, en direct, un policier tuer un homme sous l’œil indifférent de ses trois collègues a bouleversé, révulsé le monde entier. Crédit photo : DR
Voir, en direct, un policier tuer un homme sous l’œil indifférent de ses trois collègues a bouleversé, révulsé le monde entier. Que la victime soit noire et que les policiers soient trois Blancs et un Asiatique (il y a quelques années, on aurait dit un "Jaune", mais aujourd’hui il est assimilé à un "Blanc") a réveillé les blessures infligées par des Européens persuadés de leur supériorité sur tous les autres peuples, y compris les Européens catholiques du Sud. Ces WASP (White, Anglo-Saxons, Protestants) ont exterminé les peuples de ce très ancien monde pour se fabriquer un "Nouveau Monde" rien que pour eux dans une mythique "Destinée manifeste". Pour mieux piller et exploiter ces terres volées, ils ont fait appel à une main-d’œuvre dépouillée de tout droit : des esclaves1. Avec la complicité de potentats et trafiquants d’Afrique noire, du Maghreb et d’Europe, ils ont capturé, déporté, déraciné, asservi, maltraité, déshumanisé et tué des millions d’humains à la peau noire. Ainsi sont-ils devenus la première puissance mondiale… démocratique, par le meurtre, la spoliation foncière et l’appropriation du fruit du travail d’autrui.
Le programme meurtrier de Sheridan, père fondateur de la nation américaine : "Un bon Indien est un Indien mort" fut réalisé. Après l’élimination systématique des Natifs, fondée sur une idéologie toute nazie, ils ne sont plus qu’1,25% de la population. Qui ne peuvent espérer de la communauté internationale qu’elle leur reconnaisse ne serait-ce qu’1/1000e des droits accordés à la diaspora juive en Palestine. Pourtant, aucun d’eux n’a jamais voulu quitter sa terre. Les Blancs d’origine européenne sont 61%, les Hispaniques 18%, les Noirs 13%, les Asiatiques 6% et les Hawaiiens 0,24%.

Ces chiffres nous invitent à refuser de ne voir ce continent qu’en noir et blanc. Car nul, venu de son plein gré ou amené de force, n’a envie de restituer quoi que ce soit aux Nations premières. Ils veulent tous avoir une part du fruit de la spoliation fondatrice. Ils veulent tous vivre le "rêve américain" en zappant l’ethnocide sans lequel la concrétisation de ce fascinant Nouveau Monde de pionniers brutaux, pudibonds et avides n’aurait pu être. Les survivants célébrés par Jim Harrison, même réduits à une poignée, dérangent souvent le film qu’ils se jouent tous autant qu’ils sont. Ce qu’ils nous donnent à voir est parfois indécent et nauséeux. Un bal de vampires ? Ou simplement un théâtre où se révèlent le meilleur et le pire de ce que nous sommes.

Aussi, je ne puis applaudir à la revendication de reconnaissance des droits civiques des seuls Afro-Américains. Reconnaissons le déracinement sur place des peuples autochtones comprenant aussi les Hawaiiens, désormais ultra minoritaires dans leur archipel. Quand on est exilé chez soi, le ressort de résilience est plus profondément atteint que quand on est géographiquement déraciné et transplanté. La contrainte d’avoir à se réinventer dans un environnement totalement étranger impulse souvent une dynamique. Celle-ci fût-elle causée par des traumatismes successifs. D’être physiquement dépaysé induit le mouvement. Alors que devenir un étranger chez soi provoque une paralysie mentale, une adynamie : une sidération durable. La réparation doit donc être à la mesure du gouffre, de la faille spatio-temporelle intime infligée.
Les brutalités policières ne sont pas spécifiques à cette Nation fondée sur la violence exterminatrice et esclavagiste. Des Mexicains au Mexique et des Palestiniens en Israël se revendiquent parents de George Floyd, le chômeur angoissé par la misère et devenu icône mondiale après sa mort. Aurait-il été un peu entouré d’attentions familiales, amicales et fraternelles, sa destinée aurait sans doute été différente. Mais qui pouvait savoir ?

M’interpelle aussi la hargne de Français d’origine maghrébine et subsaharienne dans l’Hexagone. S’ils s’y sentent si affreusement discriminés, pourquoi rester ? De clamer en vociférations intempestives des revendications aussi justifiées fussent-elles, n’améliore pas leur situation. Bien des citoyens émergeant d’une angoissante période de confinement se sentent niés. Des autochtones "gaulois" jusque-là sympathisants ou animés de bienveillante neutralité s’agacent de ce manque de considération envers eux. Tout comme de fraîchement naturalisés qui considèrent la vie en France comme une bénédiction malgré tous ses défauts. Ils ont pu comparer avec ailleurs. Et que dire de ces Africains qui prennent des risques mortels pour s’y réfugier tout en connaissant les difficultés d’accueil, d’assimilation et d’acceptation ? Ils échangeraient volontiers leurs passeports avec les mécontents.

Ces insatisfaits qui ne s’indignent ni des black blocs ni des caïds de cités territoires perdus de la République. Ils exigent des policiers d’être des champions du monde d’arts martiaux ayant atteint le détachement suprême acceptant avec le sourire : insultes, menaces, crachats et violences de tous ordres. Quand exigeront-ils d’eux-mêmes ce qu’ils exigent d’autrui ?
La contagion émotionnelle fait naître d’étranges comportements. Aux Antilles françaises, des descendants d’esclaves ont déboulonné et démoli la statue de Schœlcher, l’homme qui s’est battu pour rendre le statut d’humain à leurs ancêtres. L’arracher dans une société coloniale fut un exploit ! Alors que…, les seuls à pouvoir légitimement revendiquer la décolonisation pourraient bien n’être que les descendants des Indiens Caraïbes… Or la vie, c’est la complexité.
Au fait, pourquoi nul ne demande des comptes aux actuels dirigeants africains dignes héritiers des potentats négriers d’hier ? Surtout à ceux qui poussent leur jeunesse à un exil désespéré ?
Désormais, des irresponsables interdisent la diffusion du livre et du film Autant en emporte le Vent ! Deux chefs-d’œuvre ! Tant qu’à faire il faudrait aussi interdire les westerns où apparaissent des caricatures de Comanches, Cheyennes, Navajos, Cherokees, etc.

Il est urgent d’enfin commencer à partager des récits à plusieurs voix sur l’Histoire du monde, ses mesquineries, atrocités, beautés et grandeurs. Durant cette pandémie, la peur fut particulièrement grande quand nous en ignorions tout. Avec la connaissance, l’angoisse s’est graduellement apaisée. C’est pareil pour l’Histoire. Partageons la connaissance pour laisser hier à sa place, réparer intelligemment ce qui peut l’être, accepter l’irréparable, vivre un présent rieur et préparer un avenir agréable.
Tels de pernicieux secrets de familles, les silences, mensonges et ignorances sont à l’origine de funestes contagions émotionnelles.

Vendredi 26 Juin 2020 - écrit par Simone Grand


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Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !

Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !
La tournure qu’a prise “l’affaire Radio Tefana” impliquant Oscar Temaru a indigné un grand nombre d’entre nous. Après le grand recul de l’État français sur les indemnisations des victimes des essais nucléaires en Polynésie, dont le mépris détonant a explosé à la figure du Pays, la volonté de “dépayser” (à Nouméa finalement) le procès opposant le procureur de la République, Hervé Leroy, au leader indépendantiste interroge… Si la présidente du tribunal considère qu’il n’est pas envisageable de juger le responsable du parquet de sa propre juridiction, l’avocat de M. Temaru estime, lui, qu’il s’agit d’un “déni de démocratie”. Pour rappel, alors que le conseil municipal de Faa’a a accordé la protection fonctionnelle à son édile pour payer ses frais de justice liés à l’affaire Radio Tefana, M. Leroy a exigé une saisie pénale de 11,55 millions de Fcfp sur le compte personnel de M. Temaru. Pour protester contre cette opération “injustifiée” et un “acharnement judiciaire de l’État français à son encontre”, ce dernier a ainsi entrepris une grève de la faim le 8 juin. Ne parvenant pas à obtenir une audience avec M. Leroy, malgré le soutien d’une centaine de sympathisants réunis devant le palais de justice, M. Temaru l’a finalement assigné en référé pour “atteinte à la présomption d’innocence”.

La polémique gronde et défraye la chronique, ici et ailleurs, la presse nationale se demandant même “à quoi joue l’État ?”. Ce qui est indéniable, c’est que M. Temaru, souvent cantonné au rôle de martyr, a cette fois bénéficié d’une mobilisation importante et su fédérer les cœurs, bien au-delà d’un parti politique. En obtenant le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons, ainsi que d’une vingtaine d’associations, de confessions religieuses, de syndicats ou de partis politiques rassemblés au sein du collectif Nuna’a a ti’a ("Peuple lève-toi, avance pour la paix") – à l’origine de la marche du 20 juin –, il s’est imposé en Metua (“père spirituel”). Par sa détermination et son pacifisme, on ne peut s’empêcher de penser à Pouvana’a a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, bien que “le manque de recul” ne permette pas la comparaison, selon le spécialiste du sujet Jean-Marc Regnault, l’une des grandes plumes de Tahiti Pacifique et chroniqueur des “Pages d’Histoire”. D’ailleurs, l’historien publie simultanément deux ouvrages aux éditions ’Api Tahiti, qui lancent la série “Rivalités et moins si affinités” : Gaston Flosse, un Chirac des tropiques ? et Oscar Temaru, l’Océanie au cœur (lire page 12). Et l’auteur de mettre en perspective les deux hommes politiques, éternels “meilleurs ennemis” : “En 2020, ils entretiennent l’ambiguïté. Vont-ils s’entendre contre l’État pour en finir avec le statut d’autonomie dont ni l’un, ni l’autre ne veulent plus ? Vont-ils s’entendre pour tenter de chasser un gouvernement autonomiste qui ne gouverne pas vraiment différemment (…) ? Rivalités, donc, mais desquelles peuvent naître des affinités… électives ou autres.” L’avenir nous le dira, mais on sent bien que ce gouvernement – qui préfère poser du gazon synthétique sur le front de mer plutôt que miser sur la permaculture et les jardins partagés pour pallier la crise socio-économique inéluctable – ne parvient pas à satisfaire la majorité de la population. Aussi, le divorce est consommé au sommet du gouvernement, et il se murmure déjà qu’un remaniement ministériel est imminent…

C’est donc une rentrée mouvementée qui s’annonce ! En attendant, je profite de l’occasion pour vous informer que la rédaction de Tahiti Pacifique fera une trêve durant le mois de juillet, et ce chaque année, afin de permettre à tous les journalistes, chroniqueurs et autres contributeurs qui le souhaitent de prendre des congés annuels mérités et se ressourcer. L’objectif est aussi de mieux vous retrouver, avec toujours plus de dossiers de fond et encore d’autres nouveautés ! Les parutions de votre magazine préféré reprendront à compter du vendredi 7 août, toujours au rythme bimensuel. Merci pour votre confiance et à très bientôt.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT