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La culture du risque

Le confinement vécu dans nos îles et sur la planète durant deux mois avait pour mot d’ordre : "Empêchons le coronavirus de circuler !" Comme c’est par nous que la maladie se répand, nous nous sommes interdits de circuler. Le résultat est remarquable ! Une victoire collective.



Au commencement est la Nuit, i[te Pō]i. Ta’aora brise sa coquille. Mais le ciel trop proche de la terre maintient une obscurité permanente, un confinement. Māui et Tāne séparent le ciel de la terre. Ainsi apparaîti[ te Ao]i, le Jour. (Mythe polynésien des origines) Tableau de Bobby Holcomb
Au commencement est la Nuit, i[te Pō]i. Ta’aora brise sa coquille. Mais le ciel trop proche de la terre maintient une obscurité permanente, un confinement. Māui et Tāne séparent le ciel de la terre. Ainsi apparaîti[ te Ao]i, le Jour. (Mythe polynésien des origines) Tableau de Bobby Holcomb
Heureusement que l’expérience du confinement n’a pas duré plus longtemps ! Nous avons accepté tant de contraintes. Même celles qui nous semblaient et me semblent illogiques telle l’interdiction des activités nautiques comme la rame en pirogue, va’a (une place = V1) et le surf sur les vagues. J’ai déploré que cette échappée à l’intérieur de soi par le défi physique lancé à l’élément liquide soit confisquée à nos jeunes gens. Dans un tel espace, le risque de contamination y est pourtant nul. Cette étrangeté a fait partie de notre voyage immobile avec d’autres expériences de rupture des rythmes balisant notre temps intime, familial et collectif.

Le déconfinement nous permet de dénouer l’ankylose de nos corps engourdis par cette longue astreinte en nos espaces volontairement rendus étriqués. Notre salut personnel et celui de nos proches nous a fait percevoir cette contrainte comme une impérieuse nécessité… qui toutefois, ne pouvait être que temporaire. Car nous ne sommes pas faits ni pour vivre à l’étroit ni isolés les uns des autres. Sauf à choisir l’ascèse conduisant à une dématérialisation in vivo de soi, nous sommes fabriqués pour le mouvement et la rencontre avec autrui.

Telle est notre essence même, magnifiquement dite dans le mythe polynésien des origines. Ta’aroa s’est senti à l’étroit dans sa coquille en la Nuit des origines. Il l’a fendue et en est sorti. Il a appelé. Personne ne lui a répondu. Il s’est lové dans une autre coquille, Rūmia, où il a continué à grandir dans un espace s’étriquant de plus en plus. Il l’a brisée. Une partie devint le dôme des cieux et l’autre le socle de la Terre. Mais il était toujours seul. Alors il a appelé le monde à l’existence. De son corps et de son souffle, il fit les éléments, les montagnes, les arbres, les rivières, l’océan et les peupla de choses vivantes. De la Nuit primordiale, lieu temps de tous les possibles, il appela à l’existence les divinités qui l’assistèrent dans la mise au monde du premier Homme : Ti’i. Ils lui donnèrent comme épouse Hina-te-’u’utu-maha-i-tua-mea (Hina l’insatiable comblée uniquement par l’abondance), la première femme. Les divinités et leurs enfants humains organisèrent le ciel, les astres, l’océan et les îles pour les rendre vivables.
Mais la déesse Atea et la pieuvre Tumu-ra’i-fenua (Origine céleste de la Terre) maintenaient le ciel et la terre si proches, si confinés, qu’il n’y avait pas de place pour le Jour. Après les tentatives inabouties de Rū et Tinorua, Tāne le dieu de la beauté et Māui le questionneur unirent leurs efforts pour séparer le ciel de la terre afin de libérer l’espace et faire place au mouvement, au Jour et ainsi faire cesser le désordre nocturne1. Atea, la divinité de l’espace se détacha vers le ciel. La pieuvre tomba en mer australe et devint l’île de Tubua’i.

Il est fascinant de voir à quel point ces mythes très anciens de peuples océaniens peuvent raconter l’éternel combat de l’humanité contre l’enfermement et l’invasion du divin dans tous les aspects de la vie. Obnubilés par leur sentiment de supériorité (suprémacistes ?) ceux qui les traitèrent de primitifs n’avaient rien compris. Ils passèrent à côté d’une pensée intéressante. Mais remercions-les d’avoir recueilli et transmis les dits anciens.
Aujourd’hui, comme dans le mythe, nous nous nous sommes jurés en nous-mêmes et à haute voix : "Plus jamais de confinement !" Et cela pas uniquement pour des raisons économiques. Nous étions sur le point de péter les plombs dans la déprime et/ou l’explosion.

Il est amusant d’observer que ce ras-le-bol, ou ras-le-’umete, a généré chez d’aucuns l’urgence d’établir des catégories à risques en insistant particulièrement sur la nécessité d’une discrimination par l’âge. Proclamant qu’en enfermant les plus de 65 ans, eux, échapperaient à l’impératif de vivre sous cloche.
Sous nos yeux, en pleine lumière, toute impudeur, a commencé à s’élaborer une idéologie d’exclusion d’une partie de la population avec un étalage de bons sentiments, revêtus de bienveillance et d’affichée compassion : "Pour protéger les personnes à risques du Covid-19…" Comme si tous les autres risques : diabète, obésité, pauvreté, malnutrition, tabagisme, perte de l’estime de soi, dépression, etc., n’existaient pas !
Comme si, vivre sous cloche ne comportait aucun risque ! Autres certes, mais bien tout aussi réels. Quand la vie n’a plus de goût, d’autres maladies s’installent inexorablement et hâtent la sortie vers le cimetière plus sûrement que l’absence d’acharnement thérapeutique en cas d’insuffisance respiratoire due au coronavirus ou autre chose. Ces théoriciens de l’immonde mise à mort sociale et familiale des plus de 65 ans semblent avoir heureusement été réduits au silence. Mais le fait qu’ils aient pu s’exprimer avec autant d’aplomb et qu’ils aient été écoutés, prouve que nous devons tous savoir vigilance garder. Vivre, c’est risquer. Ne plus rien risquer, c’est mourir.
Ici, comme ailleurs, s’est développée une forme de culture où l’idée même de risque provoque une indignation proche de la panique.
Or, tout geste, tout apprentissage, tout non-geste, tout non-apprentissage comporte un ou des risques variés. Et tous autant que nous sommes, quand tout bébés nous étions et que pour la première fois nous nous sommes levés pour marcher, nous savions que nous allions tomber. Nous nous sommes relevés et nous avons marché. Et nous avons vécu, pris des risques, essuyé des tempêtes, nous nous sommes relevés, avons ri, pleuré, chanté, insulté, maudit ou béni untel ou une telle, oublié les colères, cultivé des rancunes, découvert des mondes intérieurs et extérieurs. Nous n’avons jamais cessé de prendre des risques sans toujours savoir la nature du danger affronté.

De connaître la nature du risque permet de se prémunir quelque peu. Mais quoique nous fassions ou pas, la chance et la malchance peuvent intervenir et comme nous sommes experts parfois à transformer des chances en malédictions, l’inverse est aussi vrai.
Si ces îles furent peuplées par des auteurs de merveilleux mythes et d’une civilisation humaine d’exception, c’est parce qu’ils prirent des risques comme de défier le sol mouvant de l’océan.
Je termine en prenant le risque de dénoncer à quel point les affichés et rémunérés experts de la langue tahitienne l’ont trahie et la trahissent en snobant les origines océaniennes des mots pour se réfugier dans des racines grecques et hébraïques. Or pour Albert Camus : "Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde." Qu’on peut traduire par : "’E ’ū’ana te māuiui ’a teie nei ao, ia hape ana’e te pi’i ’a tetahi tao’a."

Vendredi 12 Juin 2020 - écrit par Simone Grand


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Bas les masques !

Bas les masques !
Le spectre de la grève générale qu’a laissé planer l’intersyndicale en début de mois aura eu le mérite de démasquer les autorités. Lors des négociations avec les organisations syndicales et patronales, le Pays et l’État ont dû s’expliquer, sans pouvoir, cette fois, se défiler ; et leurs discours n’ont cessé de changer à propos de leur gestion de la crise Covid, allant jusqu’à se contredire. Après avoir exigé le confinement général de la population et mis l’activité économique à l’arrêt, puis rouvert d’un coup nos frontières pour sauver le tourisme extérieur, on nous dit aujourd’hui que le virus circule et qu’il n’y a plus besoin de multiplier les tests, puisque sa propagation est trop importante. Reste donc à “attendre l’immunité collective et, bien sûr, le vaccin”, voilà le nouveau discours officiel, qui, en parallèle, répète à l’envi que la Polynésie a déployé “l’un des dispositifs de sécurité sanitaire les plus complets au monde (sic)”. Le nombre de cas confirmés liés au coronavirus a franchi la barre des 1 000, les premiers morts ont été annoncés, les foyers de contagion se répandent désormais dans les quartiers populaires, l’économie locale est exsangue et la crise sociale, bien réelle… Notre fenua est passé de Covid-free à free Covid… Tout ça pour ça !
Désormais, au bord du précipice, nul autre choix que de nous endetter davantage pour rebâtir la Polynésie de demain, avec le plan de relance “Cap 2025” concocté dans son coin par M. Rohfritsch, Vice-président et ministre de l’Économie et des finances. Un programme quinquennal, avec une échéance courte de cinq ans, qui semble pourtant trop ambitieux, de l’avis des spécialistes. Mais ce problème ne sera pas celui de Teva, mais celui de son successeur... ayant démissionné le lendemain pour sa course aux sénatoriales 2020 ! Doudou est perdu, et Dodo s’en remet à Macron qui, lui, s’étouffe derrière son masque. Au pays de l’oncle Sam, Donald n’est pas en reste, puisqu’il aurait sciemment minimisé l’épidémie, selon les révélations du journaliste américain Bob Woodward, pour “ne pas faire paniquer la population” et “donner la priorité à l’économie”. Ainsi font, font, font, les petites marionnettes. Ainsi font, font, font, trois p’tits tours et puis s’en vont…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT