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#PAROLE D'ÉTUDIANT : gagne ton identité ou tais-toi !


Jeudi 19 Septembre 2019




Crédit photo : Nanihi Fadier
Crédit photo : Nanihi Fadier
"Sapa’u !" "Fa’ama !" "Patutra !" "Mee Poseeey Noaa !" Et toi, tu comprends mon slang ? Aujourd’hui, nous dénonçons la manière dont les jeunes s’expriment, dansent, sont fiu… Le ‘ori deck fait partie des accusés. Ce mélange provocant des gestes issus du ‘ori tahiti est un véritable phénomène, tout un symbole pour les jeunes… Et pourtant, les parents n’y comprennent rien. Difficile d’être jeune de nos jours. La transmission de la culture polynésienne a été interdite et s’est perdue. Les jeunes ignorent d’où ils viennent et ne cherchent pas à comprendre. Ils se réapproprient leur culture, sorte de mixte multiculturel, melting-pot étrange venu des États-Unis. Qu’est-ce qu’être jeune et Polynésien aujourd’hui ?

La difficile transmission de la culture polynésienne
 
Du manque de transmission au manque d’intérêt, les jeunes Polynésiens d’aujourd’hui se perdent, voire ne se retrouvent plus, dans leur culture. Un détachement culturel aux causes multiples : manque de trace écrite, manque de transmission orale, interdictions culturelles suite à l’arrivée des missionnaires, perte de la langue polynésienne… Et cela ne s’arrange pas avec le temps, puisque la modernisation de la langue n’améliore en aucun cas cette transmission orale. Sans parler de l'enseignement du tahitien, limité, voire inexistant. 
C'est également sans compter sur nos tupuna, qui ont cessé de perpétuer les traditions pour des raisons d’ordre environnemental et sociétal. Pourtant, ils ressentent, d’une part, un certain regret et, d’autre part, de la pitié envers les jeunes d’aujourd’hui. Ils ne comprennent pas leur attrait pour les nouvelles danses, leurs modes de vie et leur intérêt pour les cultures occidentales… À leurs yeux, c'est l'égarement des jeunes qui sévit, un phénomène qui n'a rien d'étonnant, dans la mesure où la transmission a été arrêtée et que les "jeunes" ignorent leurs origines.



Réappropriation à travers le voyage
 
Partir à l’étranger est une étape souvent incontournable dans la vie des jeunes Polynésiens. L’attrait de la culture moderne est très présente au fenua. Les séries, les publicités et les films américains diffusés sur les écrans incitent à découvrir ce qu’il y a à l’extérieur de la Polynésie, l’American Way of Life. Combien de Polynésiens partent frénétiquement à las Vegas ou Hawaii, en quête de shopping et steak-frites ?
Pour ceux qui partent étudier, le choc est rude lorsqu’ils arrivent à l’étranger, le plus souvent en Métropole. Ils ressentent un blues culturel, un grand dépaysement. C’est alors qu’ils recherchent leur identité polynésienne. Ils réalisent, et parfois regrettent, leur faible implication dans leur culture. En quête d'un fenua lointain et fantasmé, les jeunes s’orientent vers des écoles de danse tahitienne alors, qu'à Tahiti, les écoles qui font briller les danseuses mexicaines ou japonaises font peur aux jeunes Tahitiens. 
Peu importe le lissage culturel par l'étranger, pour qui vit loin de son île, il fait bon de se réfugier à la Délégation de la Polynésie française, à Paris. Et comme tous les jeunes à l'étranger, "c'est à nous, les petites Polynésiennes" et les petits Polynésiens, de s'intégrer. Au lieu de cela, c'est la vie en communauté made in Polynesia qui reconnecte les jeunes Polynésiens à eux-mêmes.
Certains vont jusqu’à se faire tatouer, alors que sur leur île, ils étaient contre le tatouage. Peu importe si leur tatoueur n'est pas Polynésien, cela ne fait-il pas rayonner notre art ailleurs ? Tout bien considéré, l’éloignement leur a donné envie de retrouver ce qu’ils n’ont jamais réellement cherché : une identité patchwork, qui leur appartient. 

Aujourd’hui, de nouvelles cultures polynésiennes émergent
 
De nos jours, de nombreuses innovations modernisent notre nouvelle culture polynésienne. Par exemple, la nourriture évolue. Des entreprises du fenua prônent l’utilisation d’aliments locaux, les revisitent sous de nouvelles formes, comme la farine de ‘uru par la Compagnie agricole polynésienne, ou encore la crème de māpē par Pierre-Henri Caussarieux, participant à l’émission Ohipa Maita’i. Pour autant, est-ce que les jeunes Polynésiens adoptent ce régime alimentaire revisité, au détriment du fast-food ?
Autre phénomène, les changements de style vestimentaire. Du Hollister au Dakine, pour les garçons, et du Michael Kors aux sacs Longchamp, pour les filles, les styles divergent. Tahiti Art a créé des vêtements aux motifs locaux, tout en s’inspirant des modèles de robes occidentales comme, par exemple, la robe baby doll, le bustier ou le combi-short. Les jeunes plébiscitent Enjoy Life Tahiti, Nesian, Saltwater Family, etc., dont les slogans et les visuels revisitent les références culturelles du fenua avec un peu, beaucoup de franglais et de tahitianish. C'est à cette nouvelle culture que les jeunes s’identifient. Leur identité est définitivement bigarrée.
Du côté des coutumes, certains rites se sont mêlés aux cultures étrangères, ce qui aide les jeunes à se sentir profondément enracinés. Le Pina’ina’i fait partie de ces rites, mélange entre ‘ori tahiti, poésie et théâtre. Cette transculturalité montre une forme d’appartenance à
deux cultures où, parfois, le Polynésien peut se perdre… mais, surtout, se retrouver. 
Qui ose dire que les jeunes s'égarent quand, en réalité, ils s'approprient une culture qui leur a longtemps été refusée ? Nous gagnons notre identité au prix du silence de nos anciens. Alors, nous le crions haut et fort : We are young et fiers d'explorer nos racines, raviver nos coutumes et moderniser nos rites ! Sois vieux et crois en moi !

Nanihi Fadier et Iohanna Vivish, avec l'aide de leurs camarades en 3e année de Licence d'information et de communication, à l'ISEPP

#Résultat d’un sondage auprès des jeunes

Nous avons réalisé un sondage sur les réseaux sociaux, auprès d’une quinzaine de personnes. Pour beaucoup des personnes interrogées, être Polynésien signifie habiter en Polynésie française, avoir des valeurs polynésiennes, vivre sa culture, parler tahitien, participer au Heiva i Tahiti… 
Pour d’autres, être Polynésien, c’est danser le "’ori canard" ou parler comme tous les jeunes, en utilisant le jargon du parler local. Cette vision contraste avec le mythe de la Polynésie d’antan. Le constat est triste : le Polynésien d’aujourd’hui est accro à la malbouffe, il est gros et mange tout le temps, en plus d’être fainéant.

Brut de paroles : Que signifie être Polynésien aujourd'hui ?
(Les prénoms ont été modifiés) 

Tuhiti : “Parler tahitien, manger beaucoup, pratiquer une activité locale, participer au Heiva i Tahiti et connaître les légendes polynésiennes.” 

Initi : “Un gros qui mange au McDo.

Eva : “Avoir des racines polynésiennes et pratiquer les mœurs propres à ici.” 

Cynthia : “C’est vivre sa culture à fond. C’est pas une question de lieu de naissance, mais de culture. La culture, c’est pratiquer les coutumes polynésiennes. Le Polynésien, c’est celui qui vit sa culture au jour le jour et qui ne se soucie pas du lendemain.

Natacha : “Quelqu’un qui a les valeurs de la Polynésie française et qui aime sa culture. La culture, c’est ce qui se partage. C’est propre à une identité. C’est une manière d’être, de vivre.


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"COVID-FREE" : ON SERRE LES FESSES !

La croisière n’amuse vraiment plus ! Alors que la Polynésie a fait le pari de rouvrir notre destination au tourisme international, il aura fallu seulement deux semaines pour qu’un premier cas de Covid-19 soit détecté au fenua, à bord du Paul Gauguin. Avant que la compagnie maritime ne soit informée de la présence d’une croisiériste américaine contaminée et ne décide de rentrer au port de Papeete, le navire a fait escale à Bora Bora où les passagers ont participé à des activités de loisirs, ce qui corse l’affaire et rend impossible la traçabilité exacte des personnes mises en contact. Depuis le 15 juillet, à grand renfort de slogan "Covid-Free", le Pays a décidé d’ouvrir les écoutilles, sans soumettre les visiteurs à une "quarantaine", et l’on peut sérieusement s’interroger sur la pertinence de miser sur le tourisme de masse, et notamment les paquebots où l’on vit à huis clos, quand les pays et territoires voisins du Pacifique ont choisi, eux, de s’isoler et de protéger leurs populations.
Force est de constater que le dispositif mis en place a des failles, même si l’on persiste à nous faire croire le contraire. C’est pourquoi le Pays et l’État ont annoncé l’instauration d’une troisième "barrière" de contrôle, pour les croisiéristes uniquement : en plus du test de moins de 72 heures avant l’embarquement vers la Polynésie et de l’auto-test au quatrième jour (sans oublier la fiche de suivi du voyage sur la plateforme Etis pour les visiteurs extérieurs), toute personne souhaitant monter à bord d’un navire devra effectuer un examen supplémentaire le jour-même, qui sera pris en charge par le gouvernement. En revanche, ni le haut-commissaire ni le président de la Polynésie ne songent à imposer un confinement à l’arrivée des touristes internationaux avant le résultat de leur auto-test au quatrième jour, "sinon ils ne viendraient pas"… De même, un dépistage à plus grande échelle pour la population n’est pas à l’ordre du jour. "On n’en a pas besoin parce que le virus ne circule pas", considère ainsi Hervé Varet, directeur de l’Institut Louis Malardé.
Aujourd’hui, près de 15 000 emplois sont en effet menacés, essentiellement dans le secteur du tourisme, tandis que de plus en plus de fare tournent au café-pain-beurre. En outre, "le Pays n’a pas les moyens financiers nécessaires pour continuer à soutenir" le monde du travail "à moyen terme", a concédé Édouard Fritch, d’où l’emprunt de 28,6 milliards de Fcfp (la moitié de nos besoins financiers réels) à l’État français, amortissable sur vingt-cinq ans. Mais, pour pallier la crise économique, on n’a donc pas d’autre choix que de parier sur notre bonne étoile ? Serait-on en train de jouer à la roulette russe sous nos tropiques ? Surtout qu’un deuxième cas de coronavirus a été décelé, lundi soir, chez un personnel naviguant d’Air Tahiti Nui, à quelques jours de la rentrée scolaire… Les autorités essaient de nous rassurer, mais en réalité on croise tous les doigts et on serre les fesses ! Que faire d’autre ? Prier peut-être ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.
Dominique Schmitt

Dominique SCHMITT