À la fin du débat, tout le monde a gagné dans l’échange, y compris d’éventuels tiers spectateurs. Tableau de Paul Gauguin Parau parau
En tahitien, débattre, c’est Tāu’a parau = "prendre soin de la parole". L’objectif n’est pas de rabaisser l’autre. Même si l’on estime son point de vue idiot, la personne elle-même n’est pas considérée idiote, ma’au. À la fin du débat, la pensée peut avoir évolué de part et d’autre sans qu’il n’y ait ni gagnant ni perdant de la rencontre. Au contraire, tout le monde a gagné dans l’échange, y compris d’éventuels tiers spectateurs, dont la pensée s’est affinée et qui ont éprouvé parfois d’intenses jubilations.
Polémiquer, c’est déclarer une guerre, tama’i, avec des mots, parau, ta’o. Tous les coups sont permis : attaques personnelles, insultes, menaces, insinuations, déstabilisations, mauvaise foi, entêtement, obstination, cris, appels à faire groupe, couper la parole… En tahitien, c’est mārō = s’obstiner, voire tātama’i = se disputer. À l’issue, il y a un gagnant et un perdant. En réalité, tout le monde a perdu, y compris les spectateurs, chez qui un sentiment de malaise reste souvent en suspens empuantissant l’air.
Durant cette étrange période de confinement planétaire, aux journaux télévisés, les incertitudes avouées des scientifiques, les tâtonnements gouvernementaux ont prévalu sur les âpres controverses politiciennes habituelles. En revanche, sur les réseaux sociaux, parmi les Français et bien des Tahitiens aussi, c’est à qui revendiquera d’avoir le gouvernement le plus nul et le plus corrompu de la terre. Quelle haine de soi cela révèle ! Quelle haine de la science aussi ! S’y exprime comme une nécessité d’alimenter sans cesse une angoisse fébrile en recourant à la diffusion d’articles les plus anxiogènes qui soient. Sont portés aux nues des scientifiques marginalisés par des atteintes évidentes aux capacités intellectuelles qui les avaient, un temps, conduits aux plus hautes distinctions. Des comités de soutien s’organisent autour de personnalités défiant le système médico-scientifique, sans lequel ils n’existeraient pas ! Et c’est à qui prêtera aux fleurons des instituts de recherche nationale les plus noirs desseins, les plus grandes turpitudes et les plus funestes intentions. Cette haine s’accompagne de soutien agressif à des victimes vraies ou imaginaires, soutien associé de vomissures déversées sur des bourreaux désignés forcément prospères ou gouvernants. Même envers ceux à qui le pouvoir fut remis dans un système démocratique aux inévitables imperfections, mais où des contre-pouvoirs limitent heureusement les dérives !
D’aucuns décrivent notre monde comme si nous étions cernés par des anges déchus puissants, riches et donc éminemment suspects. Jugements sans nuances, déclarations péremptoires, accusations surprenantes foisonnent telles les imprécations bibliques contre Lucifer et ses légions infernales. La méfiance et la suspicion règnent sans aucune lueur optimiste. Si les qualificatifs ont changé, l’esprit et l’idée sont les mêmes que ceux animant les frères prêcheurs du Moyen Âge et d’après, parcourant l’Europe en proie aux épidémies de peste noire ou de choléra1. Ils vitupéraient contre les puissants, des groupes ethniques et/ou religieux, juifs, païens, protestants, catholiques, francs-maçons, tous idolâtres !... des professions, l’étranger… Exactement comme aujourd’hui. Seul le vocabulaire a changé. Comme si, en périodes d’épidémies, le corps social était animé de mécanismes générant des comportements et des mouvements compulsifs stéréotypés.
"La fin du monde", celle de la planète qui monopolisait les discours et nourrissait les angoisses il y a trois mois encore, a laissé place à la recherche de boucs émissaires à immoler sur l’autel de la peur panique qui étreint à l’idée de la fin imminente de son petit monde à soi. Alors qu’au contraire, c’est l’occasion ou jamais de savourer la beauté du monde avec la plus grande délectation. (C’est ce que je fais. Chut ! c’est un secret.)
Pour avoir tenté de démonter certains raisonnements distribuant les rôles entre des dits persécutés et leurs supposés persécuteurs, je me suis vue reprocher un "esprit polémique" ! Pourtant je n’insulte personne. Au contraire, j’encourage à la patience avant de traiter de "vendue aux lobbies pharmaceutiques" l’élite de la recherche médicale française qui, selon certains, serait persécutrice et ennemie du genre humain. J’encourage à attendre la fin de la crise quand, spectateurs "planqués" et ignorants que nous sommes, nous pourrons en toute sérénité prendre connaissance d’un bilan éclairé de la pandémie, des traitements et des décisions politiques… et autres.
Étrangement, la pandémie, le confinement remarquablement suivi et le déconfinement aux contours flous et aux conséquences incertaines semble en rajouter à l’angoisse, tout en libérant une tension proche de la rupture nerveuse. Le virus n’est pas neutralisé et notre immunité n’est pas acquise. Tout cela et autre chose encore ont comme généré chez certains un besoin de s’organiser en meute pour s’en prendre à un coupable, une victime expiatoire.
Attitude tragiquement illustrée à Pirae par la gent canine. S’adonnant à sa matinale marche quotidienne, une octogénaire se fait attaquer par une meute de chiens qui la tuent et déchiquettent. Horreur ! Classée dans les "personnes à risques", cette mamie a tout fait pour se protéger du coronavirus. Vaillante, elle défiait les atteintes de l’âge par une discipline personnelle. Une fois de plus, les autorités ont failli dans la protection de la population contre les trop nombreux chiens qui nous disputent l’espace vital de nos îles.
Aux autorités municipales, le couvre-feu a offert une trêve dans le jeu des gendarmes et voleurs auquel les appelle une jeunesse qui fuit sa propre maison dès l’obscurité venue. Dans certaines familles, il y a rotation de sommeil entre les sans-emploi qui dorment le jour et ceux qui bossent le jour et occupent les lits la nuit. Mais en démocratie, le couvre-feu général pour contraindre à domicile les rôdeurs nocturnes est inacceptable. La solution est ailleurs.
Les aéroports s’ouvrent à nouveau, accueillant des rapatriés qui, parfois, rechignent à effectuer la quatorzaine en logement dédié. L’arsenal législatif est-il suffisant pour dissuader et sévir en cas de mise en danger de tous par le comportement irresponsable, ne serait-ce que d’une personne ? Dans certains pays d’Asie, le confinement général fut épargné grâce à la détection et aux contraintes strictes imposées aux porteurs de virus, dont la moindre incartade est punie d’amendes et de prison… la liberté individuelle s’arrêtant là où la vie d’autrui est en danger. Qu’en est-il ici ?
En cette situation inédite, nos gouvernants doivent faire preuve d’imagination, de courage, d’humilité et de hardiesse pour relever le défi de relance économique, synonyme de dignité individuelle et collective. Puissent-ils privilégier le fructueux débat à la vaine polémique.
Polémiquer, c’est déclarer une guerre, tama’i, avec des mots, parau, ta’o. Tous les coups sont permis : attaques personnelles, insultes, menaces, insinuations, déstabilisations, mauvaise foi, entêtement, obstination, cris, appels à faire groupe, couper la parole… En tahitien, c’est mārō = s’obstiner, voire tātama’i = se disputer. À l’issue, il y a un gagnant et un perdant. En réalité, tout le monde a perdu, y compris les spectateurs, chez qui un sentiment de malaise reste souvent en suspens empuantissant l’air.
Durant cette étrange période de confinement planétaire, aux journaux télévisés, les incertitudes avouées des scientifiques, les tâtonnements gouvernementaux ont prévalu sur les âpres controverses politiciennes habituelles. En revanche, sur les réseaux sociaux, parmi les Français et bien des Tahitiens aussi, c’est à qui revendiquera d’avoir le gouvernement le plus nul et le plus corrompu de la terre. Quelle haine de soi cela révèle ! Quelle haine de la science aussi ! S’y exprime comme une nécessité d’alimenter sans cesse une angoisse fébrile en recourant à la diffusion d’articles les plus anxiogènes qui soient. Sont portés aux nues des scientifiques marginalisés par des atteintes évidentes aux capacités intellectuelles qui les avaient, un temps, conduits aux plus hautes distinctions. Des comités de soutien s’organisent autour de personnalités défiant le système médico-scientifique, sans lequel ils n’existeraient pas ! Et c’est à qui prêtera aux fleurons des instituts de recherche nationale les plus noirs desseins, les plus grandes turpitudes et les plus funestes intentions. Cette haine s’accompagne de soutien agressif à des victimes vraies ou imaginaires, soutien associé de vomissures déversées sur des bourreaux désignés forcément prospères ou gouvernants. Même envers ceux à qui le pouvoir fut remis dans un système démocratique aux inévitables imperfections, mais où des contre-pouvoirs limitent heureusement les dérives !
D’aucuns décrivent notre monde comme si nous étions cernés par des anges déchus puissants, riches et donc éminemment suspects. Jugements sans nuances, déclarations péremptoires, accusations surprenantes foisonnent telles les imprécations bibliques contre Lucifer et ses légions infernales. La méfiance et la suspicion règnent sans aucune lueur optimiste. Si les qualificatifs ont changé, l’esprit et l’idée sont les mêmes que ceux animant les frères prêcheurs du Moyen Âge et d’après, parcourant l’Europe en proie aux épidémies de peste noire ou de choléra1. Ils vitupéraient contre les puissants, des groupes ethniques et/ou religieux, juifs, païens, protestants, catholiques, francs-maçons, tous idolâtres !... des professions, l’étranger… Exactement comme aujourd’hui. Seul le vocabulaire a changé. Comme si, en périodes d’épidémies, le corps social était animé de mécanismes générant des comportements et des mouvements compulsifs stéréotypés.
"La fin du monde", celle de la planète qui monopolisait les discours et nourrissait les angoisses il y a trois mois encore, a laissé place à la recherche de boucs émissaires à immoler sur l’autel de la peur panique qui étreint à l’idée de la fin imminente de son petit monde à soi. Alors qu’au contraire, c’est l’occasion ou jamais de savourer la beauté du monde avec la plus grande délectation. (C’est ce que je fais. Chut ! c’est un secret.)
Pour avoir tenté de démonter certains raisonnements distribuant les rôles entre des dits persécutés et leurs supposés persécuteurs, je me suis vue reprocher un "esprit polémique" ! Pourtant je n’insulte personne. Au contraire, j’encourage à la patience avant de traiter de "vendue aux lobbies pharmaceutiques" l’élite de la recherche médicale française qui, selon certains, serait persécutrice et ennemie du genre humain. J’encourage à attendre la fin de la crise quand, spectateurs "planqués" et ignorants que nous sommes, nous pourrons en toute sérénité prendre connaissance d’un bilan éclairé de la pandémie, des traitements et des décisions politiques… et autres.
Étrangement, la pandémie, le confinement remarquablement suivi et le déconfinement aux contours flous et aux conséquences incertaines semble en rajouter à l’angoisse, tout en libérant une tension proche de la rupture nerveuse. Le virus n’est pas neutralisé et notre immunité n’est pas acquise. Tout cela et autre chose encore ont comme généré chez certains un besoin de s’organiser en meute pour s’en prendre à un coupable, une victime expiatoire.
Attitude tragiquement illustrée à Pirae par la gent canine. S’adonnant à sa matinale marche quotidienne, une octogénaire se fait attaquer par une meute de chiens qui la tuent et déchiquettent. Horreur ! Classée dans les "personnes à risques", cette mamie a tout fait pour se protéger du coronavirus. Vaillante, elle défiait les atteintes de l’âge par une discipline personnelle. Une fois de plus, les autorités ont failli dans la protection de la population contre les trop nombreux chiens qui nous disputent l’espace vital de nos îles.
Aux autorités municipales, le couvre-feu a offert une trêve dans le jeu des gendarmes et voleurs auquel les appelle une jeunesse qui fuit sa propre maison dès l’obscurité venue. Dans certaines familles, il y a rotation de sommeil entre les sans-emploi qui dorment le jour et ceux qui bossent le jour et occupent les lits la nuit. Mais en démocratie, le couvre-feu général pour contraindre à domicile les rôdeurs nocturnes est inacceptable. La solution est ailleurs.
Les aéroports s’ouvrent à nouveau, accueillant des rapatriés qui, parfois, rechignent à effectuer la quatorzaine en logement dédié. L’arsenal législatif est-il suffisant pour dissuader et sévir en cas de mise en danger de tous par le comportement irresponsable, ne serait-ce que d’une personne ? Dans certains pays d’Asie, le confinement général fut épargné grâce à la détection et aux contraintes strictes imposées aux porteurs de virus, dont la moindre incartade est punie d’amendes et de prison… la liberté individuelle s’arrêtant là où la vie d’autrui est en danger. Qu’en est-il ici ?
En cette situation inédite, nos gouvernants doivent faire preuve d’imagination, de courage, d’humilité et de hardiesse pour relever le défi de relance économique, synonyme de dignité individuelle et collective. Puissent-ils privilégier le fructueux débat à la vaine polémique.

Edito





























