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Jusqu’où peut conduire la haine des sciences



Crédit photo : Ressources marines
Crédit photo : Ressources marines
En apprenant l’état déplorable des lagons occasionné par les activités d’aquaculture nacrière et perlicole, j’avoue n’avoir pas tout de suite compris le comment d’une telle catastrophe écologique sous l’égide du service, direction ou toute autre appellation de la structure chargée de gérer l’exploitation des lagons. Il m’a fallu quelques semaines pour digérer l’information et refaire un film plausible d’enchaînement de causes et effets.

Il est trop facile d’accuser les seuls exploitants, car c’est l’autorité gouvernementale qui accorde les concessions maritimes instruites par un service censé être compétent en la matière. De toute évidence, ce fut l’incompétence qui régna, fut promue, rémunérée, récompensée et chouchoutée durant au moins les deux dernières décennies.
Il est vrai qu’il y a près de trente ans, j’ai découvert avec stupéfaction à quel point nos autorités se méfiaient de ce qu’elles ne connaissaient pas. Comme elles n’avaient pas pris la peine de pousser bien loin les limites de leur ignorance, le plafond était vite atteint. Tout ce qu’elles n’avaient pas compris leur était suspect et les personnes osant parler le même langage que les scientifiques des structures de recherche d’État étaient l’objet d’une méfiance tatillonne ombrageuse, voire agressive. La rigueur et l’humilité inhérentes à l’approche et à la méthode scientifiques étaient l’objet de dérision, de mépris. Les personnes osant s’y référer étaient considérées par les syndicalistes, administratifs et politiciens être "vendues" au colonisateur. La fraîche conquête de hochets du pouvoir exigeait de s’adapter à leur mini-niveau de formation et de connaissance. J’ai vu se déployer force audits, cabales et manigances pour dégommer les personnes reconnues par leurs pairs métropolitains et étrangers. Cette reconnaissance et cette estime furent vécues comme des atteintes à leur autorité sur des cadres qu’ils voulaient à leur botte et à leur merci. Pour quoi faire ? Ils ne le savaient pas trop eux-mêmes. Mais ce qu’ils et elles voulaient, c’est pavaner et être entourés de dos courbés et de têtes vides ou paresseuses. La démarche vers l’excellence fut perçue comme une trahison, justifiant des comportements déstabilisants et infects.

Leur conception de la fameuse "océanisation des cadres" ne visait pas l’excellence, mais juste de mettre des copains et copines à la place des Farāni (Français, ndlr)titulaires de titres et de travaux reconnus nationalement et forcément internationalement. Ces copains et copines ne devaient surtout pas se poser de questions sur le milieu naturel dont ils avaient la charge. Car, alors, cela aurait entraîné des collaborations avec les fameux organismes d’État pour lesquels certains avaient curieusement conçu une haine, aussi féroce qu’inexplicable. Ignorant que la science, comme l’art, est apatride, ils n’ont eu de cesse que d’expulser les Ifremer, Orstom et l’Institut Pasteur. Seul un orgueil stupide peut expliquer cette décision de limiter l’accès à la connaissance de sa population. Seule l’imbécilité peut imposer à sa jeunesse et à toute la société l’appauvrissement des relations stimulant la conquête vers un peu plus de savoir et de compréhension de notre milieu naturel. Et n’en déplaise à nos orgueilleux médiocrates, ce sont les publications scientifiques, où l’on est jugé par ses pairs, qui tiennent lieu d’évaluation et non les appréciations du larbin administratif, fût-il énarque, mandaté par le politicien du moment ! Digne du guignol ou de Ceausescu fut l’énarque auditant une équipe de recherche locale de pointe. Se rengorgeant d’importance, il tonitrua : "Il est urgent que cessent ces publications scientifiques ! C’est du travail que nous voulons. Pas ça !"

En 1992, un autre, titulaire d’un baccalauréat, mandaté par l’Inspection générale de l’administration pour auditer le service de la Mer, conclut en substance : "Il est inadmissible qu’un chef de service fasse des remarques à caractère scientifique !"
D’où sans doute la préférence accordée depuis aux cadres purement administratifs, considérant le milieu naturel comme une feuille de papier où l’on dessine des concessions maritimes, sans se poser de questions. Ainsi nos politiciens ne furent plus interpellés pour passer des conventions avec des organismes de recherche d’État, qui se permettaient d’émettre en plus des appréciations élogieuses sur des personnels, qui agaçaient avec leurs questions et propositions de, par exemple, nettoyer les déchets des activités humaines déversés dans les lagons. Eh oui ! Ce fut évoqué et même entamé en 1991 ! Nos politiciens n’aiment pas la performance chez autrui. Celle-ci pourrait leur faire de l’ombre… Dommage. Qui réparera les résultats de près de trois décennies d’incurie dans la gestion des lagons perlicoles ? Quel pitoyable gâchis !

Cela n’a pas changé, semble-t-il, car observant les participants aux travaux des pays du Pacifique sur la gestion de l’océan, il n’y a ni ingénieur halieute ni océanographe. Rien que des administratifs.
Tels sont nos politiciens au pouvoir. Étrangement, leurs opposants sont comme leur reflet dans l’immobilisme et la complaisance dans un passé historique réinventé. Alors qu’aujourd’hui, des faits sociaux d’une gravité sans précédent sont traités au tribunal, ça refait l’histoire et les quelques batailles où des Tahitiens combattirent des deux côtés. Aujourd’hui et maintenant, des personnes richissimes profitent de la détresse de gamines, dont on se demande d’ailleurs où sont les parents. Des instits, pardon, des professeurs des écoles, sont impliqués dans le trafic de drogue et le proxénétisme d’enfants à peine pubères. Deux d’entre eux eurent l’une de mes petites-filles comme élève. Ça donne froid dans le dos et noue la gorge. Ailleurs, un père de famille, tranquillement installé avec ses enfants dans sa maison, a vu surgir trois hommes armés de vrais fusils et lui réclamant un argent qu’il n’avait pas, puisqu’il n’était pas l’homme que ces malfrats recherchaient.
Se rendant compte de leur méprise, ils sont repartis sans les malmener.
Au pouvoir et dans l’opposition, dans les soirées orgiaques d’un magnat métropolitain et les grabats de défonce de petites filles au corps meurtri et à l’âme assassinée, les coupables et les victimes sont majoritairement des Mā'ohi ! La police et le tribunal n’arriveront pas à enrayer seuls une telle dérive. C’est l’affaire de chacun et de tous. Comment optimiser et coordonner les efforts ? Je ne sais pas.
Les partisans du repli identitaire devraient remiser leurs discours et changer de disque. L’urgence est dans le salut de nos enfants, dans leur épanouissement, de nourrisson à l’âge adulte, où notre rôle est de les encourager sur le chemin de l’excellence.
La haine de la science a eu des conséquences funestes pour nos lagons et dans bien des esprits aussi. Ailleurs, elles ne sont pas encore identifiées. Pourtant apprendre et comprendre encore et toujours procure une joie intense.

Jeudi 31 Octobre 2019 - écrit par Simone Grand


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Bienvenue en Macronésie !

Bienvenue en Macronésie !
Après une pause politique d’une année, 2020 ne manquera pas de piquant, avec les élections municipales en mars et, sur un autre plan, la venue du président de la République Emmanuel Macron, en avril.
La bataille des tāvana est engagée, elle s’annonce âpre, tant le gain des communes est un marchepied incontournable pour atteindre la Présidence. Ces élections se résumeront, comme toutes les précédentes, à une confrontation bipolaire. Certains partis et candidats ont déjà tenté l’aventure en proposant une troisième voie, mais elle n’a jamais trouvé ses électeurs. Gaston Flosse et ses Orange l’ont bien compris et savent qu’en face du Tapura et du Tavini, les chances de prendre et même de conserver les mairies sont vouées à l’échec. Le Vieux Lion a dû se résoudre à proposer une alliance au Tavini, qui ne l’accepte qu’au cas par cas, malgré les annonces d’un Gaston Flosse transformé, ces dernières semaines, en VRP. Voilà qui ressemble fortement à un dernier baroud d’honneur.
Fort de sa croissance économique et politique – les deux allant souvent de pair – le Tapura d’Édouard Fritch paraît inébranlable et peut se concentrer sur la venue présidentielle. Cette dernière, dans le contexte de crise actuelle, ne devrait pas ressembler à celle de François Mitterrand (en 1990), qu’a récemment décriée René Dosière, président de l’Observatoire de l’éthique publique : "Il avait fait un voyage en Polynésie avec 420 personnes,
deux Concorde et un autre avion... On avait refait la piste de Tahiti pour que le Concorde puisse atterrir."
"Bienvenue en Macronésie" pourrait être le message d'accueil adressé au président de la République, tant le gouvernement Fritch lui fait allégeance, au détriment de ses propres parlementaires.
À chaque visite présidentielle, son lot d’annonces et de demandes plus ou moins convenues. Le président Macron devrait revenir sur ses propos d’octobre dernier, tenus à la Réunion : "Les territoires d’Outre-mer français peuvent devenir de véritables hubs numériques. Hub numérique, c’est le souhait de la Polynésie française, que nous soutenons et encourageons." Il sera question de développement économique, de soutien de l’État, du "Centre de mémoire" sur le nucléaire et peut-être même d’une proposition d’inscription à l’ONU pour le ’ori tahiti… La nomination à confirmer du site de Teahupoo pour les compétitions de surf de Paris 2024 ne manquera pas d’être évoquée, alors même qu’elle a été accueillie avec une tiède acrimonie par des internautes métropolitains.
Le président Macron aime répéter à l’envi son "J’entends", les Polynésiens espèrent être entendus et, surtout, compris. Quand certains attendent des excuses pour les expérimentations nucléaires, de meilleures indemnisations, d’autres souhaitent des réponses à des questions tout aussi sensibles, dont nous dressons une liste non exhaustive, soufflées par l’historien Jean-Marc Regnault :
- Diriez-vous, M. le Président, que la France a une part d’Océanie en elle, comme vous aviez dit que la France a une part d’Afrique en elle ? (À cause du mythe des îles heureuses, à cause des guerres mondiales, à cause des essais qui ont permis à la France de devenir une puissance mondiale...)
- Quel est votre degré de reconnaissance du fait nucléaire ? Et, bien sûr, quel devrait être le degré de reconnaissance de la Nation ?
- Vous avez considéré que la colonisation était une faute. Pensez-vous que la France a suffisamment décolonisé la Polynésie ?
- Le président Fritch a dit, récemment, qu’il n’aimerait pas avoir à choisir bientôt entre l’Indo-Pacifique et les Routes de la soie. Ne croyez-vous pas que la géostratégie que vous proposez risque de remettre en cause l’autonomie qui, depuis quelques années, accordait de plus en plus de compétences en matière de relations extérieures ?
- À votre sens, la Polynésie française est-elle suffisamment intégrée dans son environnement océanien ? L’État ne devrait-il pas demander à ses collectivités d’Océanie d’accorder beaucoup plus d’importance à l’enseignement de l’histoire et de la géographie locales et régionales ? Et de récompenser cet enseignement par des diplômes qui intégreraient ces notions ? En la matière, actuellement, l’Inspection générale fait preuve d’un jacobinisme rétrograde...

Selon les réponses à ces questions, la visite permettra – ou pas – de refermer certaines blessures bien vivaces, même après
vingt-quatre ans d’abstinence nucléaire.

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.
La rédaction

Tahiti Pacifique