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Un esprit primesautier

"Il y a certaines entreprises pour lesquelles un désordre soigneux est la véritable méthode."
H. Melville, Moby Dick



Crédit photo : Dominique Schmitt
Crédit photo : Dominique Schmitt
C’est dans ses "mémoires" disséminés dans de nombreux textes, rassemblés dans Agir à contre-emploi que se révèle mieux l’esprit primesautier de Jean Guiart, beaucoup plus que dans les "enquêtes de terrain" scientifiques. Arpenteur des îles océaniennes, relevant parcelle après parcelle les domaines fonciers et démêlant les fils hautement enchevêtrés du casse-tête canaque des propriétés terriennes, expert des stratégies politiques et administratives complexes du monde colonial océanien de l’après-guerre, il était toutefois moins à l’aise avec la fiction littéraire : "Je ne comprenais pas les raisonnements littéraires. Je ne les comprends toujours pas vraiment. Mais je fais des efforts." Son dernier effort en date concerne les récits de William Somerset Maugham rassemblés sous le titre de Récits des Mers du sud, paru chez Api Editions en 2016 avec sa préface et la postface Questions posées à l’auteur. La critique qu’il adresse à l’écrivain anglais concerne son manque présumé de fidélité à la vérité locale et anecdotique. Dans la nouvelle Macintosh, il note :

"Comme à l’habitude chez Maugham, presque tous les détails locaux sont erronés, et en plus ils sont forcés. L’administrateur ne pouvait avoir un cuisinier chinois, ce n’était pas autorisé par l’administration néo-zélandaise en dehors d’Apia, qui ne voulait pas d’une amorce de colonisation chinoise et avait rapatrié tous les serviteurs chinois laissés derrière eux par les Allemands. Le kava servi aux Samoans qui attendent le district officer est une habitude fidjienne et non samoane. L’entreprise qui transformait le kava racines en poudre diluable était fidjienne, soutenue par l’église méthodiste voulant désacraliser le kava. Maugham a pu ne pas faire la différence."
L’entrée en dissidence de la véritable littérature chez Maugham, son adhésion à la logique littéraire, ne semble pas soucier Guiart dans son ethno-critique qui reconduit le texte littéraire à la vérification de terrain, le comparant aux données du réalisme ethnologique. Guiart savait remarquablement bien rassembler sur place les éléments sociologiques qu’aussitôt il transformait en articles et en publications diverses, avec la passion des matériaux "bruts" sans souci de théoriser sa pratique empirique. L’esprit primesautier l’empêchait souvent de se relire. Il avait su rassembler, depuis 2014, de nombreux écrivains, essayistes et traducteurs, y compris ceux qui avancent masqués même en dehors de la pandémie, autour de la revue Connexions devenue l’expression majeure de la pensée polygraphe de l’ethnologue, véritable chantier de fin de vie qui demandait parfois une prise de distance, difficile à obtenir dans ce combat avec le temps que menait le dernier Guiart.
Il s’attaquait régulièrement aux voyageurs captifs du monde qu’ils observent et aux informateurs qui répondent à ce que le voyageur attend qu’on lui raconte, se méfiant des témoignages au profit de l’inventaire après vérification qu’il revendiquait comme sa seule et unique méthode ethnologique. Une surdité profonde par rapport au sacrifice et au cannibalisme rituel renvoyant au noyau sacrificiel au cœur de la construction mythique, caractérise tout son parcours d’observateur. En "soixante ans de carrière", Guiart répète souvent qu’il n’a pas vu de sacrifice humain. Comme Saint Thomas d’Aquin, il ne fait confiance qu’à son expérience et le regard éloigné (Lévi-Strauss) n’a apparemment pas de sens pour lui. Son désir de laver les sociétés anciennes de tout soupçon de violence originaire provient également de son histoire familiale, et de son mariage avec Joséphine Pawé Soottr "fille d’une famille considérable, dont le statut social élevé est antérieur à nos Croisades" (Jean Guiart, Agir à contre-emploi. Chronique d’une vie en zigzags. Papeete, Te pito te fenua, 2013). L’ethnologue dénie aux textes et aux images toute valeur de témoignage au profit d’une logique du soupçon généralisé sur l’Histoire :

"On continue à répéter sans réfléchir que le capitaine Cook a vu un sacrifice humain, décrit dans de nombreuses images de l’époque, alors qu’il s’agissait du rite funéraire d’un personnage assez important pour que son corps soit exposé sur le marae. Les auteurs incapables de regarder tout cela avec un œil critique, et même certains des plus récents, se déconsidèrent par cela même." (Jean Guiart, Ibid.)
Guiart ne veut pas reconnaître la réalité du sacrifice sur le marae, dont témoigne la célèbre gravure tirée d’un dessin de John Webber, lors du troisième voyage de Cook, et la relation du capitaine lui-même dans son Journal. À son retour à Tahiti, Cook assiste à un sacrifice humain sur un marae proche de la baie de Matavai sur la côte est, avant l’expédition militaire contre l’île de Moorea. Cook avait déjà eu des renseignements de la part du Tahitien Omai sur les pratiques du sacrifice humain lors de son deuxième voyage. Il avait également relaté les sacrifices humains à Tongatapu, dont il avait eu connaissance lors de la fête d’intronisation du jeune roi, la natche : "Nous avons des preuves certaines que des sacrifices humains ont lieu aux îles de l’Amitié. Dans ma description de natche à Tongatapu, j’ai rapporté qu’à la suite de cette fête on nous annonçait le sacrifice de dix hommes : ce qui peut donner une idée de l’importance des massacres religieux dans cette île. Et bien qu’on ait lieu de croire qu’à Tahiti on ne sacrifie dans chaque occasion qu’une seule personne, il est probable que ces occasions se répètent assez souvent pour causer une effrayante perte de vies humaine." (James Cook, Relation de voyages autour du monde, Paris, La Découverte, 2005)
Acte social par excellence, dans la culture polynésienne ancienne le sacrifice humain est efficace dans les moments de crise de la communauté auxquels il est toujours associé, il empêche le déferlement des rivalités et de la violence, il procure une solidarité autour d’un des membres qui est chargé par sa mort de mettre un terme au processus violent, il sacralise tout geste de la vie profane, il inaugure cette forme de crise sacrificielle par excellence qu’est la guerre. Dans le Journal de James Morrison, second maître à bord de la Bounty, nous pouvons lire : "Leurs cérémonies consistent en sacrifices innombrables, en prières, en fêtes, etc., tenues sur le marae et toujours présidées par les prêtres." (James Morrison, Journal, Paris, Publication de la Société des Océanistes, n° 16, Musée de l’Homme).
Dans le chapitre X de son journal de voyage, Bougainville avait déjà noté : "Nous les avions crus presque égaux entre eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois et les grands ont droit de vie et de mort sur leurs esclaves et valets ; je serais même tenté de croire qu’ils ont aussi ce droit barbare sur les gens du peuple qu’ils nomment Tata-einou, hommes vils ; toujours est-il sûr que c’est dans cette classe infortunée qu’on prend les victimes pour les sacrifices humains." (Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, Paris, Gallimard, 1982)

Guiart reconduit le document du peintre Webber à l’enterrement d’un chef, refusant donc sa dimension de rite sacrificiel, l’ensemble des signes qui montrent le sacrifice du manant suspendu à la perche qui a servi à le transporter, accessoire fort peu caractéristique d’un personnage "assez important", ainsi que les nombreux crânes à l’arrière-plan qui témoignent des pratiques sacrificielles sur ce marae. Cela conduit Guiart à partager la négation des documents divers de l’histoire, depuis le mythe de Dionysos démembré, le sacrifice d’Iphigénie dans la tragédie grecque, la scène biblique du sacrifice d’Abraham. Le prêtre aztèque qui arrache le cœur des victimes avant de les jeter du haut de la pyramide devient le médecin qui pratique des interventions sur des malades.

Jean Guiart comme l’Américain William Arens dans Le mythe du mangeur d’hommes, pense que le cannibalisme et le sacrifice humain sont issus de l’imagination travestissante des anthropologues et historiens occidentaux et qu’il n’y a aucune documentation sérieuse concernant cette pratique, mais uniquement les fantasmes malveillants d’une civilisation soucieuse de justifier la colonisation. Les sacrifices humains et le cannibalisme, propres à toute l’histoire profonde de l’humanité, sont liés à celles que Durkheim appelait "les formes élémentaires de la vie religieuse", et Guiart semble partager le refus de nombreux penseurs postcoloniaux d’admettre la mutation anthropologique que le christianisme a apportée à la logique sacrificielle. Si Frantz Fanon a marqué un moment nécessaire de l’histoire récente où il fallait tourner la page de la colonisation, par la suite ses disciples ont transformé sa pensée en une rengaine auprès de la nouvelle bourgeoisie urbaine des villes occidentales et des anciennes colonies, devenant les nouveaux ethnologues "engagés" dans le parti pris de l’indépendance. Guiart n’a jamais accompli le saut dans l’idéologie indépendantiste, comme de nombreux ethnologues et anthropologues de l’aire océanienne à partir des années 1980. La phrase de Montaigne se référant à l’amitié difficile à définir qu’il avait pour La Boétie : "Parce que c’était lui, parce que c’était moi", semble caractériser les rapports de Guiart avec d’innombrables collègues et intellectuels océanistes. Il savait qu’il vaut mieux avoir raison avec Raymond Aron, directeur de sa thèse d’État, que tort avec Jean-Paul Sartre.

Il demeurait fidèle au général de Gaulle, dont il partageait toutes les décisions depuis l’appel de Londres, la Résistance, le courage d’aller à contre-courant avec le discours de Brazzaville en 1958, la lucidité de rendre à l’Algérie son indépendance, une politique "populaire" aux antipodes des "populismes". La fidélité à De Gaulle se traduisait chez Guiart par le rejet du colonialisme et l’adhésion aux revendications du peuple canaque, contre la "République des épiciers en gros", comme il définissait la Nouvelle-Calédonie coloniale, mais aussi des ethno-idéologues, ses contemporains qui ne sortent pas des oppositions binaires noir/blanc, gauche/droite. Il avait écrit : "Sur le plan des principes, j’étais en entier désaccord avec le couple Danielsson en ce qui concerne la politique atomique du général de Gaulle."

Dans nos dernières discussions au soleil couchant sur la terrasse de sa maison des hauteurs du Lotus, devant l’océan avec les brumes de chaleur qui uniformisaient le ciel et la mer, nous utilisions depuis des années le vouvoiement, signe de respect réciproque de la part d’expatriés, mais aussi de fidélité à l’institution universitaire. Entre l’étudiant en philosophie de l’Université de Turin qui, en 1968, faisait partie de la génération des agités du bocal et le professeur de la Sorbonne qui était resté fidèle à l’institution pendant les événements de Mai et demeurait à son poste pendant que de nombreux collègues se mettaient en vacances, s’était noué depuis quelques années un lien amical fait de reconnaissance mutuelle pour l’université, d’amour lucide et partagé pour l’Océanie et la Polynésie. Nous étions d’accord sur le fait que la suppression, il y a une trentaine d’années, du doctorat d’État que Jean Guiart avait soutenu en 1963 et moi, parmi les derniers, en 1989, marquait la disparition des maîtres de l’université. Son remplacement problématique par l’Habilitation à diriger des Recherches, signifiait l’effondrement de l’enseignement universitaire, la mise en place de la voie largement ouverte désormais aux pratiques syndicales comme unique critère d’excellence.
La nuit violente et impromptue des tropiques venait voiler la discussion, la renvoyant à un monde déjà si lointain, si inactuel et si étranger pour nos contemporains.

Riccardo Pineri

Vendredi 7 Août 2020 - écrit par Riccardo Pineri


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Bas les masques !

Bas les masques !
Le spectre de la grève générale qu’a laissé planer l’intersyndicale en début de mois aura eu le mérite de démasquer les autorités. Lors des négociations avec les organisations syndicales et patronales, le Pays et l’État ont dû s’expliquer, sans pouvoir, cette fois, se défiler ; et leurs discours n’ont cessé de changer à propos de leur gestion de la crise Covid, allant jusqu’à se contredire. Après avoir exigé le confinement général de la population et mis l’activité économique à l’arrêt, puis rouvert d’un coup nos frontières pour sauver le tourisme extérieur, on nous dit aujourd’hui que le virus circule et qu’il n’y a plus besoin de multiplier les tests, puisque sa propagation est trop importante. Reste donc à “attendre l’immunité collective et, bien sûr, le vaccin”, voilà le nouveau discours officiel, qui, en parallèle, répète à l’envi que la Polynésie a déployé “l’un des dispositifs de sécurité sanitaire les plus complets au monde (sic)”. Le nombre de cas confirmés liés au coronavirus a franchi la barre des 1 000, les premiers morts ont été annoncés, les foyers de contagion se répandent désormais dans les quartiers populaires, l’économie locale est exsangue et la crise sociale, bien réelle… Notre fenua est passé de Covid-free à free Covid… Tout ça pour ça !
Désormais, au bord du précipice, nul autre choix que de nous endetter davantage pour rebâtir la Polynésie de demain, avec le plan de relance “Cap 2025” concocté dans son coin par M. Rohfritsch, Vice-président et ministre de l’Économie et des finances. Un programme quinquennal, avec une échéance courte de cinq ans, qui semble pourtant trop ambitieux, de l’avis des spécialistes. Mais ce problème ne sera pas celui de Teva, mais celui de son successeur... ayant démissionné le lendemain pour sa course aux sénatoriales 2020 ! Doudou est perdu, et Dodo s’en remet à Macron qui, lui, s’étouffe derrière son masque. Au pays de l’oncle Sam, Donald n’est pas en reste, puisqu’il aurait sciemment minimisé l’épidémie, selon les révélations du journaliste américain Bob Woodward, pour “ne pas faire paniquer la population” et “donner la priorité à l’économie”. Ainsi font, font, font, les petites marionnettes. Ainsi font, font, font, trois p’tits tours et puis s’en vont…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT