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La certitude de l’incertain

Si jamais vous aviez des certitudes, elles ne peuvent qu’être ébranlées en ces temps de vérités fluctuantes et étrangement contradictoires, parfois.



Crédit photo : Roland Binder, 1980
Crédit photo : Roland Binder, 1980
Après une adolescence en quête d’une absolue vérité qui se dérobait sans cesse devant la réalité aux multiples visages, je me suis tournée vers les sciences pour apaiser une forme d’angoisse existentielle. Las ! À la faculté des sciences de Montpellier, tous les cours dispensés par d’éminents professeurs aux accents parfois rocailleux du Sud-Ouest, chantants de Provence, pointus du nord d’Avignon ou aux "r" roulés, tels des rochers de torrents alpins en dégel de locuteurs réfugiés russes, tous leurs cours, s’énonçaient au conditionnel. Même la description d’une plante ! Car la réalité se révèle différente selon qu’elle est observée à l’œil nu, à la loupe binoculaire, au microscope optique, électronique ou avec d’autres outils nés de l’inventivité humaine stimulée par une inlassable curiosité. La réalité varie aussi selon les saisons, l’heure de la journée, de la nuit, d’un phénomène climatique singulier ou sous vide… en relation ou pas avec une autre réalité vivante elle-même aléatoire. Sapristi ! Impossible de se reposer à l’ombre de certitudes. Ce fut terriblement déstabilisant. J’ai fini par comprendre que, contrairement aux religions révélées, la science est un étonnement permanent, un sempiternel questionnement. Elle se reconnaît quand elle annonce une marge d’erreur. Depuis cette compréhension-là, l’incertitude me rassure et la certitude m’angoisse. Même si je tente en permanence de réduire l’inévitable marge d’incertitude dans la conduite de ma vie elle-même soumise à tant d’aléas dont… l’Histoire et ses compréhensions évolutives.

Étrangement, en cette période de pandémie de Covid-19 qui a pris de court les plus grandes intelligences de notre temps et tous les gouvernements de la planète, nous n’avons jamais entendu asséner autant de certitudes. Certitudes qui, le lendemain ou le jour même, sont rangées au rang d’erreurs. Même les plus brillantissimes des politiques imprégnés de logique cartésienne n’échappent pas toujours à la croyance que le peuple a absolument besoin de certitudes ou… de croire au Père Noël ? Guidés par le désir d’apaiser, rassurer, ils ne peuvent que se discréditer tant l’information crédible ou pas circule à une exceptionnelle vitesse. La population se sent trahie, même si l’incertitude avouée engendre la panique, là où il y avait la crainte, voire la peur, devant ce nouveau danger aux contours incertains.
En ce début de mois de mai où nous sont enfin rouvertes les barrières invisibles, mais bien réelles, vers le bienfaisant lagon et les vagues océanes, nous sommes partagés entre le soulagement de la libération physique d’entraves sanitaires et l’inquiétude devant la prise de conscience que nous sommes désormais plus pauvres qu’en février et assurés de nous appauvrir encore un peu plus chaque jour. Et il est intéressant d’observer l’ambiguïté des sentiments envers l’État. En même temps qu’une attente anxieuse, s’exprime une acrimonie rageuse. Cette entité est vécue tutélaire et bienfaisante et à la fois importune et malfaisante.
Au fait, ce n’est pas la première fois que l’accès à la mer est interdit à Tahiti. Une dame, qui avait 10 ans lors du bombardement de la ville de Papeete par les Allemands en 1914, m’a raconté avoir vécu l’interdiction d’accès au rivage. Les autorités craignaient le retour des navires ennemis. La pêche fut interdite. La population dut se rabattre sur les boîtes de conserve. Les organismes peu habitués à ces produits développèrent des allergies que le grand guérisseur Tiurai soigna par des bains et décoction de ces aliments importés. Dans une grande bassine de métal emplie d’eau, il faisait bouillir le contenu d’une boîte. Puis il prélevait un bol de ce bouillon qu’il donnait à boire au patient à qui il demandait de s’immerger dans la bassine une fois une température convenable atteinte. Après immersion d’une durée non précisée, le patient devait attendre 24 heures avant de se rincer. Ainsi, selon l’odeur émanant des corps, chacun savait à quoi l’autre était allergique. Au saumon ? au bœuf ? poulet en boîte ?...

Revenons à cet ennemi invisible qui chamboule nos relations familiales, amicales, professionnelles, commerciales, sociales, intra-îliennes, inter-îliennes, archipélagiques et internationales. Par amour pour autrui, nous devons désormais adopter des attitudes à l’opposé de ce qui nous a guidés jusqu’ici : en nous en tenant à distance. Par respect pour autrui et pour soi, nous devons adopter des gestes jugés jusqu’ici compulsifs, obsessionnels et irrespectueux. Notre ouverture au monde, jusqu’ici garante de notre prospérité, devient une potentielle menace sanitaire. L’accueil chaleureux jusqu’ici vanté comme vertu, devient comportement irresponsable et dangereux. Notre élan vers autrui devient vice.
Or, à terme, un repli sur soi exacerbé et trop durable pourrait nous livrer pieds et poings liés entre les mains d’un nombre si restreint d’employeurs que la qualité des relations humaines pourrait s’en trouver gravement affectée. Même si nous n’en sommes pas encore là. Mais les disparités de traitement entre les salariés du privé, de l’administration, d’établissements publics chasses gardées de clans familiaux et nantis de passe-droits inconsidérés devenus privilèges acquis, finiront par interpeller publiquement les responsables politiques pour un réajustement salutaire et une plus juste répartition des finances publiques. Quant aux petits entrepreneurs jusqu’ici aux prises d’administratifs tatillons et inquisiteurs, ils interpelleront sans doute les autorités sur le sort réservé à leurs persécuteurs maintenant qu’ils n’ont plus personne à tourmenter. Idem pour la CPS aux rémunérations ayant aimanté des candidats gagnant moitié moins dans des établissements publics snobés par nos politiciens et dans des entreprises à gestion plus éclairée. Il faudra peut-être réajuster les rémunérations en fonction des cotisations patronales et salariales qui ne peuvent que chuter de manière vertigineuse.
Les employés des entreprises privées en panne totale, comme celles liées au tourisme, seront certainement solidaires de leurs directions contraintes de les licencier. Des entreprises fonctionnant inévitablement moins bien, mais quand même, ne pourront échapper à l’analyse critique en cas de disparités internes trop criantes de traitement.
À situation exceptionnelle et inédite, les comportements pourraient bien s’avérer aussi inédits qu’exceptionnels. L’avenir nous le dira, en même temps que se dévoileront avec plus d’acuité les vices et vertus de nos dirigeants.
Jusqu’ici, la gestion de la situation sanitaire anti-Covid 19 est une réussite. Applaudissons nos dirigeants d’État et du Pays. Maintenant, il faut assurer la santé économique, et éviter les ruines financières, individuelles et collectives. Courage pour ce défi gigantesque aux contours incertains.

Vendredi 15 Mai 2020 - écrit par Simone Grand


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Bas les masques !

Bas les masques !
Le spectre de la grève générale qu’a laissé planer l’intersyndicale en début de mois aura eu le mérite de démasquer les autorités. Lors des négociations avec les organisations syndicales et patronales, le Pays et l’État ont dû s’expliquer, sans pouvoir, cette fois, se défiler ; et leurs discours n’ont cessé de changer à propos de leur gestion de la crise Covid, allant jusqu’à se contredire. Après avoir exigé le confinement général de la population et mis l’activité économique à l’arrêt, puis rouvert d’un coup nos frontières pour sauver le tourisme extérieur, on nous dit aujourd’hui que le virus circule et qu’il n’y a plus besoin de multiplier les tests, puisque sa propagation est trop importante. Reste donc à “attendre l’immunité collective et, bien sûr, le vaccin”, voilà le nouveau discours officiel, qui, en parallèle, répète à l’envi que la Polynésie a déployé “l’un des dispositifs de sécurité sanitaire les plus complets au monde (sic)”. Le nombre de cas confirmés liés au coronavirus a franchi la barre des 1 000, les premiers morts ont été annoncés, les foyers de contagion se répandent désormais dans les quartiers populaires, l’économie locale est exsangue et la crise sociale, bien réelle… Notre fenua est passé de Covid-free à free Covid… Tout ça pour ça !
Désormais, au bord du précipice, nul autre choix que de nous endetter davantage pour rebâtir la Polynésie de demain, avec le plan de relance “Cap 2025” concocté dans son coin par M. Rohfritsch, Vice-président et ministre de l’Économie et des finances. Un programme quinquennal, avec une échéance courte de cinq ans, qui semble pourtant trop ambitieux, de l’avis des spécialistes. Mais ce problème ne sera pas celui de Teva, mais celui de son successeur... ayant démissionné le lendemain pour sa course aux sénatoriales 2020 ! Doudou est perdu, et Dodo s’en remet à Macron qui, lui, s’étouffe derrière son masque. Au pays de l’oncle Sam, Donald n’est pas en reste, puisqu’il aurait sciemment minimisé l’épidémie, selon les révélations du journaliste américain Bob Woodward, pour “ne pas faire paniquer la population” et “donner la priorité à l’économie”. Ainsi font, font, font, les petites marionnettes. Ainsi font, font, font, trois p’tits tours et puis s’en vont…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT