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Les raisons de se réjouir existent aussi



Anne-Caroline Graffe a fait des émules en taekwondo, qui se distinguent un peu partout dans le monde. (Ici, avec la graine de champion Tama Taputu). Crédit photo : FB Anne-Caroline Graffe
Anne-Caroline Graffe a fait des émules en taekwondo, qui se distinguent un peu partout dans le monde. (Ici, avec la graine de champion Tama Taputu). Crédit photo : FB Anne-Caroline Graffe
Les veilles de fêtes de fin d’année, il est en général peu recommandé de circuler en voiture et de faire ses courses. Pourtant, j’ai dû le faire. Mais au lieu de m’agacer, m’énerver et d’avoir à prendre sur moi, ronger mon frein, fa’a’oroma’i, mes contemporains m’ont réjouie. En effet, sur la route, bien que bloquée dans une longue file, une conductrice de 4x4 m’a aimablement fait signe de lui passer devant, de la rejoindre dans cette litanie, puisque tel était aussi mon chemin. Dans la longue procession de voitures au flux se décoinçant avec lenteur, il n’y eut pas de moteur rageur vrombissant ni de conduite nerveuse ni de coup de klaxon coléreux. Chacun patientait. Dans les parkings, pas de petit malin ou de petite maligne manœuvrant pour piquer la place visée par quelqu’un d’autre. Dans les magasins, malgré la foule, tout en prélevant dans les rayons, l’on s’évitait avec grâce, prévenant toute bousculade, tout heurt aussi léger fut-il. Au niveau des caisses, même attitude sereine où des clients à caddy remplis à ras bord, d’un simple geste, invitaient celui ou celle ayant peu d’achats à lui passer devant sous l’œil débonnaire des autres. Une bienveillance contagieuse animait chacune des personnes, quelles que soient leurs origines, leur taille, leur âge ou leur sexe. Cela donnait envie de sourire et de souhaiter le meilleur à chaque coauteur(e) d’une telle ambiance. Cela faisait du bien d’appartenir à ce qui avait l’apparence d’une foule, mais qui n’en était pas une, car chacun avait gardé son autonomie d’action et de comportement d’une à la fois grande et modeste dignité. Ce qui aurait pu être une épuisante séquence de la journée, fut au contraire une revigorante expérience humaine silencieuse. Une merveilleuse introduction à Noël !
Noël, fête initialement païenne de la célébration de la plus longue nuit de l’année de l’hémisphère Nord européen, devenue anniversaire du Christ, qui tombe ici la nuit la plus courte de l’année... Après tout, qu’importent les paradoxes, les non-sens géographico-climatiques et autres confusions de repères, l’important est de réussir à vivre des instants heureux non seulement familiaux et amicaux, mais aussi avec nos semblables anonymes, y compris dans les temples de la consommation.

Le 15 décembre au matin, deux jolis lapins noirs ont élu domicile dans mon jardin. Pas trop farouches, mais gardant quand même quelque précautionneuse distance, ils s’amusaient à poursuivre coqs et poules s’enfuyant apeurés. Hélas la peur volaillère fut éphémère et comme j’ai oublié les gestes familiaux de leur transformation en rôti ou coq au vin, je continue à subir les cocoricos intempestifs et autres fientes ! J’ai prévenu les mūto’i , policiers municipaux, de ma détention involontaire d’animaux domestiques appartenant à autrui. L’une de mes petites-filles partagea les photos de mes nouveaux pensionnaires sur le réseau social ado. L’une de ses copines, jusque-là éplorée, a réagi, ravie : "Mes lapins sont vivants et en forme !" Le 24 décembre en fin d’après-midi, avec ses parents, elle est venue à la maison rejoindre ma petite-fille et ses parents. La course poursuite dans le jardin après les lapins fut un spectacle hilarant. Ils les ont attrapés, câlinés et emportés, heureux. Pour cette famille-là, récupérer leurs mascottes ressembla fort à un cadeau de Noël dont ils n’osaient même plus rêver. Vivre leur joie, me fut un très beau cadeau.

Plus tard, rassemblés autour de la table, ce fut à qui donnerait des bonnes nouvelles de jeunes gens et jeunes filles talentueux d’ici. Je n’ose donner tous leurs noms. Tel jeune homme, excellent nageur a été recruté par une université nord-américaine qui lui offre ses études et le rémunère. Il ne serait pas le seul dans cette situation-là. Un autre est engagé en Espagne. Une jeune étudiante en Métropole fut repérée et enrôlée dans une équipe régionale de natation. Un jeune homme, styliste dans une équipe de haute couture, habille des stars nord-américaines. D’autres excellent dans des domaines différents. Et puis, Vahine Fierro fait des merveilles, tout comme Poenaiki Raioha. Michel Bourez se faufile et se maintient parmi les plus grands. Anne-Caroline Graffe a fait des émules en taekwondo, qui se distinguent un peu partout dans le monde. Ah ! J’oubliais, une jeune femme née en Métropole d’un père tahitien est députée à l’Assemblée nationale.
Nos jeunes ont du talent et savent se donner les moyens pour viser et atteindre l’excellence. Parents, entraîneurs et équipes les accompagnent sur le chemin du dépassement de soi et leurs performances rejaillissent sur nous en joie et jubilation partagées. Le dévouement phénoménal des parents dans l’accomplissement de ces athlètes illumine alentour mais, hélas, insuffisamment pour inspirer les maltraitants.
L’écoute et la lecture de sombres faits divers confirment à quel point la démission parentale livre une frange de la jeunesse à l’indignité. Même s’il arrive que, malgré tous leurs efforts, des parents soient impuissants à empêcher la dérive morbide choisie par leur progéniture, pour qui c’est toujours la faute à autrui. Comme si, à l’instar du titi des Misérables, ils fredonnaient : "Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute à Rousseau." Avec la nuance qu’ici "c’est la faute à la colonisation", même s’ils sont adeptes d’une religion colonisatrice et sont issus aussi de colons. "C’est la faute à la bombe", même si leurs parents se sont grandement enrichis grâce à l’afflux d’argent apporté par le Centre d’expérimentation du Pacifique. Ceci, soit en louant leurs maisons aux militaires, soit en tant que fonctionnaire d’État bénéficiant d’indexations augmentées à faire pâlir d’envie les actuels manifestants anti-réforme des retraites. L’Église protestante s’est elle aussi enrichie durant cette période.
Dommage que, sans renoncer aux légitimes dénonciations d’abus de pouvoir et de confiance par l’État, beaucoup se soient spécia-
lisés avec autant de succès et de constance dans la culture de la plainte, du ressentiment et du déni de sa propre responsabilité dans sa situation aujourd’hui et maintenant. À se persuader n’être responsable de rien, la dérive vers le pire devient normalité, voire légitime, et la réussite d’autrui devient insulte, car démonte le discours misérabiliste.
Nos champions et émules de lauréats nous prouvent que le meilleur est toujours possible à condition de le vouloir fortement et de faire ce qu’il faut pour y arriver. Et même si l’on se voit ravir le faîte du podium, le chemin accompli pour l’atteindre est en soi une belle œuvre qui vaut la peine d’être réalisée.
Bonne et heureuse année à tous.

Vendredi 10 Janvier 2020 - écrit par Simone Grand


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Coronavirus : n’est-il pas déjà trop tard ?

Coronavirus : n’est-il pas déjà trop tard ?
Depuis la confirmation du premier cas de coronavirus en Polynésie, le 11 mars dernier, un vent de panique générale souffle au fenua, poussant des centaines de familles à se précipiter dans les supermarchés pour y dévaliser les rayons… jusqu’à l’épuisement du papier hygiénique, comme si c’était la fin du monde ! Hasard du calendrier, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré le même jour que nous étions passés au stade de pandémie, mais a assuré que ce satané virus venu de Chine pouvait “être maîtrisé”. Depuis fin décembre, le Covid-19 s’est répandu dans 110 pays et territoires, et a contaminé plus de 120 000 personnes dans le monde, notamment en Europe et aux États-Unis. Nous assistons ainsi à une véritable hécatombe, avec au moins 4 351 décès recensés, selon un bilan établi par l’Agence France-Presse, à partir de sources officielles. Emmanuel Macron a même martelé dans son discours officiel : “Nous sommes en guerre”. Ici et ailleurs, les mêmes scènes se reproduisent et la psychose collective se propage… À l’heure où nous mettions sous presse, mercredi en fin d’après-midi, six cas étaient déclarés en Polynésie (cinq à Tahiti et un à Moorea). Pour vous protéger vous et les autres, on ne peut que rappeler la nécessité de veiller au respect strict des gestes barrières contre le virus et des recommandations sanitaires.

L’angoisse de la population illustre surtout le manque de confiance dans les mesures prises par le Pays et l’État. En effet, il aura quand même fallu attendre l’annonce d’un premier cas à Tahiti avant que le gouvernement ne se décide à interdire l’entrée des paquebots. On n’a pas compris, non plus, l’entêtement du Pays à vouloir garder ouverts les crèches, les garderies et les établissements scolaires, à l’heure où le président de la République française, évoquant “une crise sanitaire grave” (la Métropole est passée, le 14 mars, au stade 3, avec confinement obligatoire), fermait toutes les structures pour “freiner l’épidémie” et “protéger les plus faibles”. Le discours de la ministre locale de l’Éducation, Christelle Lehartel, demandant aux parents de faire confiance au Pays, et de continuer à emmener leurs enfants à l’école, car “toutes les mesures sanitaires sont prises pour protéger les enfants et le personnel enseignant”, a choqué nombre de parents d’élèves et les syndicats. Mais peut-être que l’on voulait guetter, là aussi, le premier cas dans les écoles pour réagir ? Jusqu’à ce que la décision de fermer les écoles, à compter de mercredi après-midi (18 mars), soit enfin prise, nos enfants sont donc restés entassés comme des sardines dans des classes à sureffectif, alors qu’une distance de sécurité d’au moins
1 mètre entre deux personnes est recommandée. Cherchez l’erreur…
Où est donc passé le sacro-saint principe de précaution ? Pourquoi avoir un coup de retard quand on pouvait avoir une longueur d’avance ? Le 18 mars, le Pays est passé à la vitesse supérieure en interdisant tous les voyageurs non-résidents à toucher le sol polynésien. Mais n’était-il pas déjà trop tard ? N’aurait-il pas fallu exiger d’emblée le confinement général, comme l’ont préconisé au gouvernement les organisations syndicales et patronales depuis lundi dernier, parmi les 15 mesures d’urgence de sauvegarde des entreprises et des sala-
riés ? Nos dirigeants réalisent-ils qu’au fenua, il y a uniquement
40 appareils respiratoires à notre disposition ? Pourquoi les magasins sont-ils encore ouverts et les jeunes se baladent dans la rue comme si de rien n’était ? Par contre, alors qu’aucun rassemblement n’est désormais autorisé jusqu’à nouvel ordre, le gouvernement central a maintenu, ici et en Métropole, le premier tour des élections municipales. Message reçu : les intérêts politiques avant tout !

On relèvera par ailleurs les bons conseils délivrés par le haut-commissariat sur sa page Facebook : “Pour voter, les bons gestes à adopter : privilégiez les heures de moindre affluence, entre 11h30 et 14h30” et, n’oubliez pas, “chacun son stylo”. Bons conseils qui n’ont pas empêché de voir de braves citoyens agglutinés dans les bureaux de vote. Anticipant un effondrement sans précédent de l’économie locale, le gouvernement planche sur un “plan de sauvetage” avec les partenaires sociaux afin de réfléchir à des plans de continuité d’activités en développant, par exemple, le télétravail (néanmoins, un vide juridique existerait en Polynésie et inciterait certaines entreprises à refuser cette option…). Il est nécessaire de se réorganiser, mais pensons avant tout à la santé des personnes âgées et des plus vulnérables. Dans ces moments-là, aujourd’hui plus que jamais, on a juste envie d’embarquer sa famille sur un voilier, larguer les amarres, prendre le large et se mettre à l’abri sur une île déserte ! Pour notre part, la rédaction de Tahiti Pacifique a dû s’adapter ; nous avons ainsi décidé d’espacer nos parutions toutes les trois semaines au lieu des quinze jours habituels. Nous vous donnons donc rendez-vous le 9 avril 2020 pour le prochain numéro. Bon courage à tous, fa’aitoito, restons responsables et solidaires.
À défaut des mains, il faut se serrer les coudes.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt