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Les respirations festives



Souhaitons simplement que chacun décide de s’inventer des joies autrement qu’en détruisant et accroissant la facture laissée en héritage à nos descendants. Tableau de Jean Shelsher "La Bringue"
Souhaitons simplement que chacun décide de s’inventer des joies autrement qu’en détruisant et accroissant la facture laissée en héritage à nos descendants. Tableau de Jean Shelsher "La Bringue"
Un survol rapide de l’histoire des sociétés permet de penser que nombre d’entre elles avaient instauré des festivités collectives annuelles, voire pluriannuelles. En ces occasions, en particulier dans les sociétés shamaniques attentives aux rythmes saisonniers d’abondance et pénurie des produits de la terre et/ou de la mer, les pouvoirs politico-religieux pouvaient offrir des moments codifiés de remise en cause du pouvoir. Ces remises en cause ritualisées permettaient aux marginaux et aux défavorisés d’inverser les rôles de manière symbolique durant quelques heures, sinon quelques jours. Ils pouvaient se défouler sur des substituts du pouvoir et même procéder à des simulacres d’exécutions capitales des autorités. Des effigies monumentales pouvaient (peuvent encore) être brûlées, emportant dans les flammes une partie des ressentiments, frustrations et transformant l’acte de colère en feu de joie. Une fois le rituel accompli, les contraintes sociales étaient de nouveau endossées et le cours normal des choses reprenait, enrichi ou non d’ajustements.
À Tahiti, aux temps anciens, il semble que ces "respirations sociales" aient été parfois orchestrées par les ’Arioi, à qui étaient dévolus les rituels de fécondité et qui organisaient des représentations théâtrales où l’on riait et se moquait impunément des ari’i nui (grands chefs) et tahu’a rahi (grands prêtres). Le mana et le sacré, dont ces derniers étaient investis, pouvaient être momentanément défiés sans risque majeur durant ces parenthèses.
Ces sociétés s’organisaient comme si le groupe humain était une entité traversée du meilleur et du pire de ce qui pouvait traverser un individu membre du groupe. Sous cet angle de vue, l’un (le groupe) et l’autre (l’individu) sont censés ne pouvoir être contraints durablement que si leurs tendances destructrices sont prises en compte et libérées de temps à autre, en les canalisant pour que les phases explosives ne les (auto-)anéantissent pas.
Observant les mouvements des Gilets jaunes et leur obsession des Champs-Élysées, m’est revenue en mémoire la série de cyclones tropicaux qui ont balayé nos îles en 1982-1983 et qui, parfois, après s’être éloignés quelques heures d’un archipel, y retournaient comme pour y parachever le saccage. Au point qu’un jeune homme perplexe s’étonna : "Pourquoi le cyclone retourne là-bas ? Il n’y a plus rien à casser !" J’ignore si d’avoir été prénommés Lisa, Nano, Orama, Reva, Veena, Xenia, etc., a favorisé l’idée qu’il s’agirait d’êtres ou de divinités singulières animées d’intentions malveillantes ou simplement s’ébrouant. Des gens d’ici en étaient persuadés et expliquaient ainsi ce qu’ils vivaient. Il est vrai qu’enfant, nous étions profondément convaincus de l’existence d’une interaction entre les éléments et nous. Aussi, pour avoir des vagues, nous frappions la mer du plat de nos mains pour qu’elle se mette en colère, mais… pas trop, juste ce qu’il faut pour animer nos baignades. Nous nous sentions détenteurs d’un mana d’autant plus puissant que, souvent, nos frappes généraient vraiment des vagues… Hum !
M’intéressant au phénomène El Niño, j’ai appris qu’une de ses manifestations d’ampleur particulièrement importante s’était produite dans le Pacifique, entraînant aux antipodes d’intenses sécheresses et donc la famine en France alors paysanne, famine générant à son tour les fameux et mémorables ouragans socio-politico-religieux
de 1789.
Les actuels événements se déroulant en métropole ne semblent pas être liés à un phénomène El Niño remarquable. Et il n’y est pas question de faim non plus. Car, grâce à la mondialisation, les produits de première nécessité demeurent disponibles même quand la terre est asséchée. Et l’exceptionnel dispositif d’aide sociale française permet d’accéder aux denrées importées. Par contre, il est beaucoup question de frustrations, de soif de gestes d’estime et de marques de considération et reconnaissance. Il est vrai qu’il semble impossible de ne pas être frustré quand une pléthore d’émissions télé étale une profusion de recettes culinaires et d’appétissants plats cuisinés divers et variés. En outre, il semble que cette révolte amenant les solitaires et isolés à se regrouper aux ronds-points, l’angoisse de tristes et mornes réveillons s’éloigne. Il s’y invente tant de nouvelles relations, tant de nouvelles amitiés se substituant aux liens familiaux distendus ou inexistants ! Et en plus, les journalistes qui, habituellement tendent le micro et braquent les caméras sur les princes de ce Monde, les tendent et les braquent sur ceux qui se sentaient invisibles. Tout à coup, ils existent pour plus que leur cercle restreint, voire plus que pour leur reflet dans le miroir ou des vitrines de magasins. En ces lieux balayés par les vents d’hiver, émane tout à coup une telle chaleur affective que la froidure y perd de sa sévérité. Ils se sont inventé un nouveau temps festif si inattendu et si réconfortant qu’y mettre fin est impensable. Cela ressemblerait à une quasi-condamnation à mort. D’autant qu’en ces lieux prévus pour fluidifier la circulation routière, il leur arrive de penser qu’en bloquant le trafic, ils arriveront à arrêter le temps et modifier le cours de l’Histoire. Au nom de leur soif de liberté, ils entravent celle de milliers voire de millions d’autres. Et ils en sont fiers. Comme lorsque enfants, nous pensions que l’océan nous obéissait. Aussi, après avoir rongé leur frein dans la solitude, ils ont partagé leurs misères. Cela leur fut un tel bienfait que d’aucuns se sont mis à rêver d’une société totalement égalitaire, totalement juste et ce, totalement sans délai. Vertigineuse attraction du totalitarisme. Aboutissement inéluctable des révoltes spontanées d’antan et d’aujourd’hui, sous l’ahurissant applaudissement de députés incitant à la haine du bouc émissaire momentanément désigné et fautif, surtout, de leur avoir été préféré par les suffrages d’hier.
Bien malin qui pourra dire de quoi demain sera fait. Souhaitons simplement que chacun décide de s’inventer des joies autrement qu’en détruisant et accroissant la facture laissée en héritage à nos descendants. Puissions-nous générer de merveilleux temps festifs ne laissant aucune amertume en bouche.

Vendredi 28 Décembre 2018 - écrit par Simone Grand


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"COVID-FREE" : ON SERRE LES FESSES !

La croisière n’amuse vraiment plus ! Alors que la Polynésie a fait le pari de rouvrir notre destination au tourisme international, il aura fallu seulement deux semaines pour qu’un premier cas de Covid-19 soit détecté au fenua, à bord du Paul Gauguin. Avant que la compagnie maritime ne soit informée de la présence d’une croisiériste américaine contaminée et ne décide de rentrer au port de Papeete, le navire a fait escale à Bora Bora où les passagers ont participé à des activités de loisirs, ce qui corse l’affaire et rend impossible la traçabilité exacte des personnes mises en contact. Depuis le 15 juillet, à grand renfort de slogan "Covid-Free", le Pays a décidé d’ouvrir les écoutilles, sans soumettre les visiteurs à une "quarantaine", et l’on peut sérieusement s’interroger sur la pertinence de miser sur le tourisme de masse, et notamment les paquebots où l’on vit à huis clos, quand les pays et territoires voisins du Pacifique ont choisi, eux, de s’isoler et de protéger leurs populations.
Force est de constater que le dispositif mis en place a des failles, même si l’on persiste à nous faire croire le contraire. C’est pourquoi le Pays et l’État ont annoncé l’instauration d’une troisième "barrière" de contrôle, pour les croisiéristes uniquement : en plus du test de moins de 72 heures avant l’embarquement vers la Polynésie et de l’auto-test au quatrième jour (sans oublier la fiche de suivi du voyage sur la plateforme Etis pour les visiteurs extérieurs), toute personne souhaitant monter à bord d’un navire devra effectuer un examen supplémentaire le jour-même, qui sera pris en charge par le gouvernement. En revanche, ni le haut-commissaire ni le président de la Polynésie ne songent à imposer un confinement à l’arrivée des touristes internationaux avant le résultat de leur auto-test au quatrième jour, "sinon ils ne viendraient pas"… De même, un dépistage à plus grande échelle pour la population n’est pas à l’ordre du jour. "On n’en a pas besoin parce que le virus ne circule pas", considère ainsi Hervé Varet, directeur de l’Institut Louis Malardé.
Aujourd’hui, près de 15 000 emplois sont en effet menacés, essentiellement dans le secteur du tourisme, tandis que de plus en plus de fare tournent au café-pain-beurre. En outre, "le Pays n’a pas les moyens financiers nécessaires pour continuer à soutenir" le monde du travail "à moyen terme", a concédé Édouard Fritch, d’où l’emprunt de 28,6 milliards de Fcfp (la moitié de nos besoins financiers réels) à l’État français, amortissable sur vingt-cinq ans. Mais, pour pallier la crise économique, on n’a donc pas d’autre choix que de parier sur notre bonne étoile ? Serait-on en train de jouer à la roulette russe sous nos tropiques ? Surtout qu’un deuxième cas de coronavirus a été décelé, lundi soir, chez un personnel naviguant d’Air Tahiti Nui, à quelques jours de la rentrée scolaire… Les autorités essaient de nous rassurer, mais en réalité on croise tous les doigts et on serre les fesses ! Que faire d’autre ? Prier peut-être ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.
Dominique Schmitt

Dominique SCHMITT