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Quand la "vraie France" était outre-mer

En 1956, un député africain proclama à l’Assemblée nationale : "L’Afrique c’est la chance de la France, comme la France est la chance de l’Afrique." De part et d’autre, il semble bien que cela ait été oublié… jusqu’au discours d’Emmanuel Macron du 15 août dernier.



Planche extraite de l'ouvrage Tamari’i volontaires
Planche extraite de l'ouvrage Tamari’i volontaires
En mars dernier (lire TPM n° 402), nous évoquions la visite probable du président de la République avant la fin de l’année 2019. Finalement, il ne viendra qu’en avril 2020. Mais il viendra, foi de citoyen.
Quand François Hollande s’annonçait, en 2016, j’avais publié plusieurs articles dans TPM. Mon projet est identique pour la visite de son successeur. Je ne sais toutefois pas encore si j’oserai lui proposer d’écrire son discours, comme je l’avais osé pour le président socialiste. On verra.
Fort de l’expérience de 2016, je me demandais encore récemment ce qu’un président de la République pourrait bien annoncer aux Polynésiens, alors que le statut limite de plus en plus le champ d’intervention de l’État. Mon article de février dernier était plutôt pessimiste sur la capacité d’Emmanuel Macron à apporter des promesses aux Polynésiens, non qu’il n’en ait pas l’intelligence, mais parce qu’au-delà de phrases un peu creuses, les institutions ne lui laisseraient guère de marges de manœuvre.

Or, voilà que le 15 août dernier, le Président a célébré le 75e anniversaire du débarquement en Provence, un débarquement dont la mémoire a été souvent occultée par le "grand débarquement" de Normandie. Jean-Christophe Shigetomi a raconté, dans Tamari’i volontaires, la participation des Tahitiens dans ce débarquement de Provence (p. 241-248). Le discours prononcé par Emmanuel Macron amorce une véritable rupture avec la façon dont la France a considéré la participation des Outre-mer aux victoires de 1918 et de 1944.

Certes, en 2004, la Fondation de la France libre avait organisé un colloque à l’Assemblée nationale et j’avais été invité pour exposer les ralliements des colonies au général de Gaulle. Ce fut un grand honneur d’être assis aux côtés de l’amiral Philippe de Gaulle, de Pierre Messmer et du prix Nobel de médecine, François Jacob, et de bien d’autres personnalités politiques. Un plus grand honneur encore d’avoir pu rappeler (ils ne le savaient pas tous, mais les trois personnalités citées, elles, en étaient convaincues) ce que de Gaulle devait à l’Outre-mer. Il me semble cependant que mes auditeurs entendaient encore par "Outre-mer" l’Empire colonial et ses chefs… presque tous étant ce qu’on appelle des "Blancs", à l’exception notable de Félix Éboué.
Certes, en 2006, Jacques Chirac avait été ému par le film Indigènes, mais en était resté au stade de l’émotion précisément, si ce n’est en adoptant quelques mesures financières tardives pour mettre fin à un scandale. En effet, en 1959-60, lorsque les anciennes colonies africaines devinrent indépendantes, les pensions des anciens combattants originaires de ces pays furent gelées au point où elles en étaient, tandis que celles des Français étaient revalorisées. Au début des années 2000, l’écart était de 1 à 10 entre les pensions d’hommes qui avaient été des frères d’armes. Il fallut encore le retentissant ouvrage de l’historien Éric Jennings (professeur à Toronto) pour ouvrir les yeux de qui s’y refusait : La France libre fut africaine (Perrin, 2014). Son livre évoquait l’odyssée des combattants d’Afrique équatoriale qui, dès août 1940, apportèrent leur soutien à de Gaulle.
Donc, la France n’a pas réellement oublié ce qu’elle devait à ses Outre-mer, mais c’était surtout en regard de ce qu’avait été sa "mission civilisatrice". Et tout ce qui touchait aux anciennes colonies était sujet explosif. L’Empire tout entier, et pas seulement l’Algérie, avait ses nostalgiques et un sentiment de supériorité domina longtemps les rapports avec les ultramarins.
Le discours d’Emmanuel Macron apporte des nouveautés sur le regard qu’on doit jeter sur le passé et sur la France d’aujourd’hui.
D’abord, il rappelle : "En 1944 et 1945, la France redevenait la France" et "elle renouait avec ses valeurs et avec ses vertus." En reprenant le contrôle du pays, de Gaulle restaurait donc "la vraie France".

Emmanuel Macron a également rendu hommages aux résistants, aux Français libres partis de métropole pour rejoindre Londres, ainsi qu'aux combattants des Outre-mer, Antillais, Guyanais, Réunionnais, Tahitiens et Néo-Calédoniens qui, tous, ont "redonné à notre pays sa liberté et sa dignité". Il a parlé plus loin des Africains. Pour le Président actuel, "la gloire de tous les soldats de la Libération est immense et notre gratitude en retour doit être impérissable ; et nous n'oublierons rien, ni personne". Une promesse qu’on aura l’occasion de lui rappeler en avril prochain.

b["La France a une part d’Afrique en elle"
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Là où le Président est allé plus loin, c’est dans l’hommage rendu aux Africains. Emmanuel Macron semble souffrir de ce que la France d’aujourd’hui, si diverse ethniquement parlant, connaisse des tensions et des incompréhensions. "La France a une part d’Afrique en elle." La phrase est forte. Elle définit ce qu’est la France (la "vraie France" ?), pas celle qui voudrait se replier sur elle-même. En 1940, repliée sur elle-même, la France a donné Pétain, un formidable retour en arrière qui voulait nier que le génie et la richesse français étaient aussi ces hommes et ces femmes issus de la diaspora juive, des ouvriers flamands des villes du Nord, des mineurs d’origine polonaise du Pas-de-Calais, des immigrés italiens, des réfugiés espagnols. Et qu’on ne vienne pas raconter qu’eux au moins (à part les premiers) étaient chrétiens. Il faut avoir vécu au milieu des minorités du Nord de la France pour savoir que les "gens biens" ne les supportaient pas dans leurs paroisses et que ces mêmes immigrés étaient contraints d’avoir leurs propres communautés religieuses.
Le Président a ajouté que :
"i[Sur ce sol de Provence, cette part [africaine] fut celle du sang versé. Nous devons en être fiers et ne jamais l’oublier. Les noms, les visages, les vies de ces héros d’Afrique doivent faire partie de nos vies de citoyens libres, parce que sans eux, nous ne le serions pas.]i"
"Sans eux, nous ne serions pas libres." Formidable rappel aux ingrats. Critique aussi d’une France qui n’a pas su (parfois pas voulu) intégrer ceux à qui elle devait tant. "Ils ont fait l'honneur et la grandeur de la France, mais qui se souvient aujourd'hui de leur nom, de leur visage ?", a encore dit le Président.
Cela ne veut pas dire que les descendants des anciens citoyens français d’Afrique (ils le furent jusqu’en 1958) n’aient pas eux aussi des efforts à fournir et à se plier – comme d’autres Français qui l’oublient – aux règles du civisme et tout simplement à la loi. Si, pourtant, ils avaient su qu’ils étaient aussi la France, que d’incompréhensions auraient été évitées.

Le Président est jeune. Il n’a pas la nostalgie d’une grandeur disparue. Il semble être davantage préoccupé par la grandeur future ou, plutôt, par l’unité de tous ceux qui résident sur le sol français.

Une suggestion

Comment cela se traduira-t-il lors de sa venue en Polynésie ? Ces terres lointaines, il est facile de les oublier. Pourtant, il les a mentionnées dans son discours du 15 août. Peut-être dira-t-il que la France a une part d’Océanie en elle. Et pour en persuader les Français et leurs médias qu’il en est bien ainsi, pourquoi ne pas suggérer que le gouvernement du pays réinstalle les expositions sur les combattants des deux guerres mondiales. Une visite guidée pourrait être organisée pour le Président et les médias.

Quelques rappels pour finir

Dans ses Mémoires de guerre, – dans lesquels, il est vrai, il ne leur consacre que quelques lignes – de Gaulle avait accueilli comme de "bonnes nouvelles" les ralliements de Tahiti et de la Nouvelle-Calédonie. Il parle même de "l’appui enthousiaste de la population" de Nouvelle-Calédonie, sans qu’on sache qui était désigné sous le mot "population".
Quant à son fils, l’amiral Philippe de Gaulle, il prit la parole après mon exposé à l’Assemblée nationale : "Ce sujet est très important, puisqu’aux début de la France libre, la vague des ralliements a indiqué au général de Gaulle qu’il n’était pas seul, ce qui a quand même pesé plus qu’il n’y paraît." Il nota aussi que certains des ralliements avaient été le fait des élites (voire des élites noires), mais qu’en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, ce furent les populations qui jouèrent le rôle principal.

Et si, en Nouvelle-Calédonie, on l’avait fait plus tôt ?

À Nouméa, les listes du monument aux morts sont longtemps restées celles des citoyens français. Lors du 80e anniversaire de l’Armistice de 1918, l’idée avait été émise d’ajouter sur le monument le nom des tirailleurs volontaires de la Grande Guerre morts au champ d’honneur. Ce projet a été réalisé au cours de l’an 2000 et tous ces noms, ajoutés à ceux des Européens, peuvent enfin représenter le sacrifice de toute une génération et montrer alors, au-delà des symboles, l’horreur de la guerre dans sa globalité.

(D’après Sylvette Boubin-Boyer, historienne)

Jeudi 3 Octobre 2019 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Décès du nourrisson aux Marquises : “je suis Hoane”…

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Jacques Brel chantait "le temps s’immobilise aux Marquises et gémir n’est pas de mise"… Mais après le décès du bébé marquisien, lors de son évacuation sanitaire le 6 octobre dernier, le Fenua Enata hurle sa colère et ses cris font résonner toute la Polynésie. Alors que le 4 juillet dernier, l’accouchement d’une femme de Bora Bora pendant son transport à bord d’un hélicoptère "Dauphin" nous avait tous émus, ce drame, le deuxième en trois ans aux Marquises, nous assomme cette fois, tel un violent coup de casse-tête, et repose la problématique récurrente des évasans, notamment dans les îles éloignées et isolées. Les habitants de la "Terre des Hommes" s’interrogent encore sur les conditions extrêmes de cette évasan qui a nécessité le transfert du nourrisson en speed-boat depuis Ua Pou jusqu’à Nuku Hiva, faute de vraie piste sur l’île native du petit Hoane Kohumoetini et d’hélicoptère affecté aux Marquises… Édouard Fritch a aussitôt demandé l’ouverture d’une enquête afin de "faire toute la lumière sur les circonstances et les responsabilités éventuelles".

Mais cette annonce présidentielle rassurante a été entachée par la sortie de piste de Jean-Christophe Bouissou, ministre des Transports interinsulaires et porte-parole du gouvernement, dont la réaction ahurissante a été sévèrement taclée sur les réseaux sociaux : "Lorsque des gens décident, par exemple, d’aller vivre sur un atoll isolé, sans qu’il y ait de port sans qu’il y ait d’aéroport, il est bien clair que s’il se passe quelque chose, que ce soit sur un enfant ou sur un adulte, nous n’avons pas la même capacité de réaction que si on le faisait par rapport aux Îles Sous-le-Vent ou des îles qui sont plus structurées et plus habitées." Un discours contradictoire pour ne pas dire irrespectueux, dont il a reconnu lui-même "la maladresse". D’autant qu’il déclarait le même jour, à l’issue d’une réunion du Schéma d’aménagement général de Polynésie, qu’il travaillait pour "un développement qui prévoit l’inversion des flux migratoires afin de permettre aux gens de retourner dans les archipels et faire en sorte de pouvoir vivre dans les archipels. Naître, vivre et peut-être aussi mourir dans les archipels, mais dans de bonnes conditions."

Du haut de ses 3 mois, le petit Hoane n’a pas choisi en effet de vivre à Ua Pou. En outre, la mort du garçonnet rappelle douloureusement le coût humain d’un tel éloignement insulaire pour la collectivité : 10 à 15 décès par an seraient liés aux difficultés de transport aux Marquises, selon la directrice de l’hôpital de Taiohae (Nuku Hiva). "Nous, les Marquisiens sommes totalement délaissés par les pouvoirs publics, il faut que cela cesse !", s’est insurgée Julie Bruneau, résidente à Ua Pou, qui a perdu son bébé de 9 mois dans les mêmes circonstances. "Cela suffit, il ne faut plus de sacrifice humain", a grondé, lui, Rataro, le grand-père de la victime. Dans le cadre de l’audition de Thierry Coquil, directeur des Affaires maritimes au ministère de la Transition écologique et solidaire, le sénateur Michel Vaspart est d’ailleurs revenu, le 2 octobre dernier, sur la situation particulière et précaire du sauvetage en mer en Polynésie : "Je dois vous dire, pour être marin moi-même, que j’ai eu honte, je dis bien honte, de voir le canot de sauvetage aux Marquises et de voir le canot de sauvetage à Papeete !" D’autres bébés doivent-ils encore mourir pour que le Pays réagisse enfin et traite tous les Polynésiens sur le même pied d’égalité en leur offrant des conditions d’accès aux soins identiques ? "Je suis Marquisien". "Je suis Hoane".
Repose en paix petit ange. n

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt