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Raisonnements hors sol



L’isolement est un atout, mais aussi un handicap, chaque médaille ayant son envers, comme le vit cruellement une famille des Marquises venant de perdre un nourrisson. Crédit photo : DR
L’isolement est un atout, mais aussi un handicap, chaque médaille ayant son envers, comme le vit cruellement une famille des Marquises venant de perdre un nourrisson. Crédit photo : DR
Il semble qu’une fois de plus, ce dont on se prévaut le plus est justement ce que l’on n’est pas. Ainsi, Molière a superbement décrit Tartuffe, père de la vertu affiché, mais en réalité vicieux hypocrite. Ici, je ne parlerai pas de vertu, mais de cette revendication d’enracinement au sol de nos îles que certains de nos Anciens avaient si bien apprivoisé… Jusqu’au jour où ils se découvrirent "païens arriérés" sommés de mépriser ce qui, jusque-là, leur avait permis de survivre, vivre et s’épanouir. Poussés à renier leurs origines insulaires, décimés par les maladies introduites, ils crurent qu’en se ruant vers les croyances, idéologies et biens importés, ils seraient sauvés d’un destin funeste. Ils furent persuadés que seul le christianisme pouvait les libérer. Ils devinrent chrétiens, dépendant désormais des patries de leurs "sauveurs". Or, leurs "sauveurs" étaient des cousins et même des frères ennemis héréditaires séculaires.

Avec docilité, certains adoptèrent les haines rancies et réchauffées de leurs maîtres à penser et les transmirent à nombre de leurs descendants. Au point que deux cents ans plus tard, les allergies anglo-protestantes/franco-catholiques mais surtout franco-laïques continuent d’animer et mobiliser certains, y compris jusqu’à l’Onu. Car, la laïcité à la française est ce qui vraiment dérange. Tant sont déterminés celles et ceux convaincus d’avoir à transmettre et imposer leurs formules, rituels et prières à tout bout de champ, y compris dans les journaux télévisés, où les Églises sont relayées par des journalistes formatés non pas à la pensée critique, mais à la soumission religieuse.
Étrange est le spectacle désormais habituel de minoritaires clamant leurs croyances et idéologies, au lieu d’imaginer des solutions et une stratégie opérationnelles fiables pour améliorer le sort de celles et ceux qu’ils prétendent représenter.
Et le moindre problème, le moindre deuil est utilisé pour désigner des coupables parmi les titulaires d’un pouvoir que "leur" peuple leur refuse après leur avoir parfois,
un temps, brièvement concédé. En cela, ils sont les clones des opposants à l’actuel pouvoir en Métropole. Un agent de la préfecture de Paris a été embauché et contrôlé bien avant la nomination de l’actuel ministre et ça réclame le limogeage de celui-ci. Et ça tempête et vocifère à qui mieux mieux, alors qu’aucun de ces vociférants n’a jamais présenté de programme de lutte contre l’idéologie mortifère islamiste, ni aucun projet de loi pour colmater les inévitables failles d’un État démocratique. Car un pays où l’on respecte des droits de l’Homme est toujours plus faible qu’une dictature. Une démocratie doit être défendue par chacun de ses citoyens, au risque de périr. Et comme nous sommes bien imparfaits, nos représentants élus ne peuvent que refléter nos imperfections. Si nous sommes dotés d’un peu de discernement, notre rôle est de veiller à ce que les contre-pouvoirs fonctionnent, fussent-ils eux aussi imparfaits.

Ici, notre isolement géographique nous protège jusqu’à présent de la fièvre islamiste, même si un pensionnaire d’origine locale de Papeari ou Nuutania s’en réclame.
L’isolement est un atout, mais aussi un handicap, chaque médaille ayant son envers, comme le vit cruellement une famille des Marquises venant de perdre un nourrisson. Le grand-père de l’enfant a tenté de poser les problèmes avec toute la lucidité possible quand on vit une telle épreuve. Retraçant la chaîne des actes et démarches, sont évoquées, sans forcément les nommer : l’erreur de diagnostic, une évolution inattendue du mal, une décision tardive d’évacuation sanitaire, l’absence de moyens de transports civils aériens rapides, la non-mobilisation de ceux des forces armées… J’ajouterai la malchance, voire la fatalité.
La fatalité, chaque humain tente de la conjurer depuis la nuit des temps en développant des rites, remèdes, disciplines, connaissances, techniques et sociétés. Et s’il est vrai que pour Sartre : "L’enfer, c’est les autres", plus une société est importante, plus les talents sont nombreux et les expertises performantes. Chaque archipel ne peut disposer d’un hôpital identique à celui de Taaone qui, lui-même, ne peut rivaliser avec celui d’une grande ville de Métropole.
Comment faisaient les Anciens ? En effectuant mes recherches sur les soins traditionnels ici, à Hawaii et Aotearoa, j’ai compris que, bien souvent, les préceptes dits religieux ou qualifiés superstitieux par des étrangers étaient, en réalité, des principes d’hygiène corporelle et psychique. Les médications n’intervenaient souvent que comme support à l’exigence hygiéniste, même si, parfois, elles détenaient un véritable pouvoir curatif. Aujourd’hui, nos connaissances sont plus grandes et plus précises, même si elles demeurent limitées, tout en ayant fait reculer de manière phénoménale des invalidités jusqu’alors inéluctables.
Toutefois, les détenteurs des savoirs curatifs ne sont pas forcément nombreux à se bousculer au portillon de l’hôpital de Taaone ou dans les services d’urgence de l’Hexagone. La campagne et les petites villes françaises cherchent désespérément des médecins. Quant à l’idée d’Oscar de recruter des praticiens cubains, il n’est pas le seul à l’avoir eue, car j’en ai rencontré au centre de soins de Rangiroa, il y a quelques années. Et puis, les médecins étant des humains comme les autres, ils ont besoin de fréquenter leurs homologues avec qui discuter de cas qui les préoccupent, s’améliorer et se rassurer sur la justesse de leurs actes et décisions. Quand ils se trompent, cela ne doit pas être facile à vivre tout seul. Mieux vaut être entouré.

Toutefois, l’attitude de certains Marquisiens m’interpelle. Surtout quand ils estiment légitime d’interdire aux autres Polynésiens de pêcher non seulement dans la zone d’accès aux bateaux de pêche artisanale, mais aussi au-delà, dans la ZEE entourant leur archipel. Ils s’interdisent tout développement économique entraînant une augmentation de la population qui, inévitablement, sera suivie du renforcement des structures publiques d’éducation, de santé et de transport interinsulaires privées viables.
En effet, quand le boom de la perliculture eut lieu, des aérodromes furent ouverts et plus l’activité était intense, plus le trafic était important, attirant des personnels qualifiés dans bien des domaines. Quand l’activité reflua, elle emporta avec elle les spécialistes en tous genres.
C’est ce genre de réflexion que j’aurais aimé entendre de la part de nos bavards politiciens vitupérant à tort et à travers, comme si leurs mots avaient un quelconque pouvoir magique autre que d’entretenir l’amertume et la démission de sa propre responsabilité sur "le colonisateur" pris comme exutoire à toutes ses lâchetés quotidiennes personnelles.
Reprenons contact avec le sol, comme le font les agriculteurs qui nous nourrissent tous les jours.

Jeudi 17 Octobre 2019 - écrit par Simone Grand


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"COVID-FREE" : ON SERRE LES FESSES !

La croisière n’amuse vraiment plus ! Alors que la Polynésie a fait le pari de rouvrir notre destination au tourisme international, il aura fallu seulement deux semaines pour qu’un premier cas de Covid-19 soit détecté au fenua, à bord du Paul Gauguin. Avant que la compagnie maritime ne soit informée de la présence d’une croisiériste américaine contaminée et ne décide de rentrer au port de Papeete, le navire a fait escale à Bora Bora où les passagers ont participé à des activités de loisirs, ce qui corse l’affaire et rend impossible la traçabilité exacte des personnes mises en contact. Depuis le 15 juillet, à grand renfort de slogan "Covid-Free", le Pays a décidé d’ouvrir les écoutilles, sans soumettre les visiteurs à une "quarantaine", et l’on peut sérieusement s’interroger sur la pertinence de miser sur le tourisme de masse, et notamment les paquebots où l’on vit à huis clos, quand les pays et territoires voisins du Pacifique ont choisi, eux, de s’isoler et de protéger leurs populations.
Force est de constater que le dispositif mis en place a des failles, même si l’on persiste à nous faire croire le contraire. C’est pourquoi le Pays et l’État ont annoncé l’instauration d’une troisième "barrière" de contrôle, pour les croisiéristes uniquement : en plus du test de moins de 72 heures avant l’embarquement vers la Polynésie et de l’auto-test au quatrième jour (sans oublier la fiche de suivi du voyage sur la plateforme Etis pour les visiteurs extérieurs), toute personne souhaitant monter à bord d’un navire devra effectuer un examen supplémentaire le jour-même, qui sera pris en charge par le gouvernement. En revanche, ni le haut-commissaire ni le président de la Polynésie ne songent à imposer un confinement à l’arrivée des touristes internationaux avant le résultat de leur auto-test au quatrième jour, "sinon ils ne viendraient pas"… De même, un dépistage à plus grande échelle pour la population n’est pas à l’ordre du jour. "On n’en a pas besoin parce que le virus ne circule pas", considère ainsi Hervé Varet, directeur de l’Institut Louis Malardé.
Aujourd’hui, près de 15 000 emplois sont en effet menacés, essentiellement dans le secteur du tourisme, tandis que de plus en plus de fare tournent au café-pain-beurre. En outre, "le Pays n’a pas les moyens financiers nécessaires pour continuer à soutenir" le monde du travail "à moyen terme", a concédé Édouard Fritch, d’où l’emprunt de 28,6 milliards de Fcfp (la moitié de nos besoins financiers réels) à l’État français, amortissable sur vingt-cinq ans. Mais, pour pallier la crise économique, on n’a donc pas d’autre choix que de parier sur notre bonne étoile ? Serait-on en train de jouer à la roulette russe sous nos tropiques ? Surtout qu’un deuxième cas de coronavirus a été décelé, lundi soir, chez un personnel naviguant d’Air Tahiti Nui, à quelques jours de la rentrée scolaire… Les autorités essaient de nous rassurer, mais en réalité on croise tous les doigts et on serre les fesses ! Que faire d’autre ? Prier peut-être ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.
Dominique Schmitt

Dominique SCHMITT