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Te tau re’are’a = "Le temps jaune"



Te tau = le temps, la période ; re’are’a en tahitien ou rekareka en pa’umotu = jeunesse, volupté, extase, insouciance. (Re’are’a c’est aussi la couleur jaune). Te taure’are’a est cette période de la vie, après la puberté, censée être insouciante, en recherche de plaisirs et réjouissances. Dans la société ancienne, c’était un privilège réservé à la classe des ari’i, car pour les classes inférieures de huira’atira et manahune, cette période de la vie était plus laborieuse. Toutefois, les réjouissances des classes supérieures pouvaient aussi comprendre de rudes travaux agricoles, dont la cueillette de fe’i, plantain sauvage de montagne, voire la guerre pour les hommes et la fabrication de tapa pour les femmes. À la pêche au grand filet, les deux sexes s’activaient. Dans ces travaux collectifs où chacun s’affrontait et se surpassait, le plaisir était aussi présent d’autant que ça se terminait très souvent par un festin.
Les observateurs étrangers n’ont pas toujours su décoder ce qu’ils voyaient. Les uns ont créé le mythe de l’enfant-roi et les autres celui d’une société arriérée libérant les bas instincts de ses enfants… Deux approches erronées révélant sans doute davantage les maltraitances subies par les uns dans leur enfance et les frustrations tourmentant les autres.
Car il semble qu’autrefois, les rituels sociaux associaient l’apprentissage de la prise de responsabilité de l’âge adulte, au plaisir, y compris dans l’effort exigé pour les durs travaux indispensables à la prospérité de l’ensemble.
Les légendes et mythes placent aussi l’aventure océanique dans le parcours obligé d’une vie exemplaire. Quitter son île pour aller voir ailleurs fait partie des thèmes récurrents des légendes océaniennes. Cela semblait tout aussi important que l’enracinement à une terre donnée, revendication obsédante d’intellectuels et politiciens locaux, dont il serait intéressant de comprendre les ressorts. D’autant que par ses actes, notre jeunesse témoigne d’une diversité d’approches de la vie.
Ainsi titrait Tahiti Infos ce 29 novembre 2018 suite aux travaux de l’Institut de la statistique : "Un Polynésien de 18 à 25 ans sur dix quitte le territoire". Ce qui ne signifie pas forcément que tous ceux qui restent aient choisi de ne pas partir. Car comment ne pas être interpellé par celles et ceux qui se réfugient dans les funestes paradis artificiels, tout comme par celles et ceux qui se promènent dans les rues, aux corps quasi déshabités tels des esprits errants, ’oromatua oriori noa ou tupapa’u. Dans les récits qui se racontaient la nuit tombée à la lueur de la lampe à pétrole de mon enfance, il était souvent question d’apparition d’êtres tentateurs que l’on pouvait démasquer en regardant les pieds qui ne touchaient pas le sol. Or c’est la pensée qui me vient à l’esprit devant des SDF, mais aussi parfois de personnes se revendiquant d’une culture enracinée (mā’ohi = inféodée au milieu) : "Ils ou elles sont hors sol".
Après tout, celles et ceux qui partent voir ailleurs témoignent tout autant de traditions ancestrales que celles et ceux qui sont accrochés à leur plant de cocotier ou au manguier sous lequel a été enterré leur placenta. Car dans les rituels d’accueil au monde des nouveau-nés, l’enterrement du placenta est souvent associé au fait de confier à l’océan le cordon ombilical qui vient de se détacher du nombril. Donc partir est bien la poursuite d’une tradition consistant à s’inventer ailleurs une autre identité dans un autre type de relations humaines, dans une autre répartition des rôles au sein d’une réalité géographique différente, sur laquelle l’Histoire a tracé des parcours aux méandres multiples singuliers.
De toute manière partir ou rester, c’est renoncer à quelque chose. Rester ou partir relève d’un choix aux conséquences imprévisibles tant la vie offre des situations surprenantes. Il arrive qu’à l’autre bout du monde l’on reproduise ce que l’on a cherché à fuir, alors qu’en restant, l’on soit contraint à se réinventer. Chance ou malchance ? À chacun de le décider.
Par contre, comment optimiser l’inversion de la pyramide des âges ? Les progrès de la médecine ont permis de vaincre les terribles maladies épidémiques qui ont ravagé les îles dès l’arrivée de Wallis. Aucune des mœurs qualifiées des plus sauvages n’ont fait autant de dégâts dans les populations que ces maladies infectieuses introduites. Aujourd’hui, ce sont les comportements qui posent problème. Travaillons donc sur les esprits pour que nous adoptions des comportements garantissant une bonne santé individuelle et collective. En écrivant cela, je réalise que c’était le défi qui fut lancé à la société ancienne qui ne connaissait que la filariose comme maladie parasitaire. Et elle l’a relevé avec succès si l’on en croit les premiers observateurs unanimes dans le diagnostic : "vigueur et bonne santé". Ils en furent admiratifs.
Or, malgré tous nos savoirs, toutes nos compétences, nous échouons là où les anciens avaient réussi. L’humilité est la seule porte vers la connaissance. Dire "je ne sais pas" est le premier pas vers la science. L’autre pas est l’effort. Une lycéenne métropolitaine annonçait vouloir manifester avec les Gilets jaunes le troisième samedi car elle ne voulait pas d’une sélection à l’entrée de l’université. Cela m’a rappelé certaines étudiantes de mes derniers cours de niveau licence à qui j’avais mis une mauvaise note : "Vous savez madame, nous ne savons plus apprendre par cœur." Elles semblaient dire comme cette lycéenne : "Même si je n’ai pas le niveau, j’ai droit au diplôme." Observant notre société, une fois le diplôme obtenu, ça considère faire un honneur aux entreprises qui les embauchent. Estimant n’avoir plus rien à apprendre, ça ne supporte pas la moindre remarque dénoncée harcèlement. Des ex-collègues du privé et/ou du public, toujours en exercice en sont consternés. C’est à se demander si des universités d’ici et d’ailleurs n’ont pas cédé à la mode perverse d’une mansuétude indigne. Car pour la société, ce n’est pas un cadeau et pour les apparents bénéficiaires, c’est un poison.
Mais tout n’est pas perdu car j’ai pu observer le dévouement d’adultes, en natation par exemple, accompagnant des jeunes dans des compétitions où la performance est recherchée dans certaines épreuves et, dans d’autres, c’est la participation et l’acceptation dans la bonne humeur et le respect mutuel des handicaps et qualités de tous genres qui sont à l’honneur… rejoignant ainsi une idée du taure’are’a, sans distinction de classes sociales. C’est réjouissant.

Vendredi 14 Décembre 2018 - écrit par Simone Grand


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Des vœux mais pas de mea-culpa…

La fin de l’année 2018 a été marquée par la traditionnelle – et soporifique – cérémonie des vœux du président de la République française. Sans surprise, Emmanuel Macron reste davantage le chef de l’État du “qu’ils viennent me chercher” que celui du mea-culpa. Dans un discours long d’une quinzaine de minutes, presque auto-thérapeutique, Macron, debout et droit comme un “i” face à la caméra, ne se remet pas une seule fois en question. Si le jeune loup admet que “l’année 2018 ne nous a pas épargnés en émotions intenses de toute nature”, il considère que la colère des Français exprimée avec le mouvement des Gilets jaunes “venait de loin” et a éclaté en raison notamment d’un “système administratif devenu trop complexe et manquant de bienveillance”. Il évoque des “changements profonds qui interrogent notre société sur son identité et son sens”, sans porter à aucun moment la responsabilité des événements. Il n’hésite pas cependant à affirmer que “l’ordre républicain sera assuré sans complaisance”. Une attitude plutôt hautaine pour le leader de la cinquième puissance économique mondiale qui n’a pas su toucher le cœur du peuple. Alors que sa venue au fenua était programmée en février puis en mars prochain, avec pour objet principal un sommet France-Océanie, aucune date n’est arrêtée pour l’heure.
Aussi, sur le plan local, les vœux d’Édouard Fritch n’ont pas réussi à convaincre non plus. Succinct, son laïus a été axé sur la prévention sociale : “Nous sommes trop souvent les témoins de drames familiaux, de morts sur la route, en raison de la consommation d’alcool ou de drogue. Ce sont de véritables fléaux. Le surpoids, le diabète et ses graves conséquences sanitaires sont un autre fléau. Nous renforcerons nos campagnes de prévention.” Il était temps. A contrario, pas un mot sur les grands chantiers en cours, comme ceux du Village tahitien ou de la ferme aquacole de Hao, deux projets qui semblent aujourd’hui au point mort… Et puis, si M. Fritch a reconnu, le 15 novembre dernier, que les hommes politiques ont menti pendant trente ans à propos des essais nucléaires, rappelons tout de même que non seulement Gaston Flosse a poussé son ancien gendre à l’annoncer publiquement en le titillant ouvertement mais, surtout, le président de la Polynésie française avait déjà déclaré en mars 2017, lors des obsèques de Bruno Barrillot (cofondateur de l’Observatoire des armements), que sa prise de conscience sur les conséquences des essais nucléaires français avait été tardive et qu’il avait cru au discours sur la “bombe propre” jusqu’en 2009 et au début des travaux parlementaires sur la loi Morin… On ne peut pas franchement parler de mea-culpa au sens propre du terme, quand cela est servi à la population presque une décennie plus tard.
On retiendra tout de même l’un des trois vœux de Macron ; outre ceux de la dignité et de l’espoir, il souhaite que la vérité soit faite : “On ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. (…) Il faut rétablir la confiance démocratique dans la vérité de l’information, reposant sur des règles de transparence et d’éthique. C’est au fond un vœu pour tous d’écoute, de dialogue et d’humilité.” Étonnant pour celui qui aime museler la presse, mais c’est le vœu également de la rédaction de Tahiti Pacifique, qui aspire pour 2019 à des échanges diaphanes avec les différentes institutions gouvernementales du Pays. L’année dernière, notre magazine avait été boycotté des vœux à la presse par l’entourage de M. Fritch. Ironie de l’histoire, le président avait insisté sur sa volonté de mettre fin aux fake news et de rendre aux journalistes leur liberté d’expression. Même si on ne croit plus au Père Noël, on attend cette fois notre carton d’invitation ! Très belle année à tous en compagnie de votre magazine qui fait peau neuve et, bien sûr, meilleurs vœux.

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt